Monique Beaulieu écrit une lettre d’amour à sa mère Marie-Anne

Plusieurs pionnières du Nord de l’Ontario sont des femmes qui ont quitté leur Québec natal pour aller fonder un «nouveau monde» et «faire pousser un pays»* au creux des épinettes. Certaines d’entre elles ont savouré l’aventure, d’autres, comme Marie-Anne Brassard, ont souffert d’être en exil leur vie durant. Dans ce vibrant hommage à sa mère Marie-Anne, Monique Beaulieu évoque les souvenirs d’une femme qui a non seulement donné le meilleur d’elle-même à sa famille malgré l’ennui de sa terre natale, mais qui a su faire grandir l’humanité des gens qui traversaient sa route. Une mère à l’amour plus profond que l’eau du Lac St-Jean, une femme qui a donné des racines et des ailes aux amours de sa vie — ses enfants et petits-enfants… 
Marie Anne Beaulieu

Marie-Anne Brassard Beaulieu

Maman est née le 6 novembre 1917, dans la paroisse St-Jérôme de Métabetchouan, sur les rives du Lac St-Jean. La première fois qu’elle s’entendit interpeller on l’appela Marie-Anne car c’est ainsi qu’on l’avait baptisée: Marie-Anne Brassard.

Au fil des ans elle sera Mademoiselle Brassard, et le 1er juillet 1937, elle deviendra Madame Albert Beaulieu! Comme toutes les femmes de sa génération, elle aurait dû perdre son identité à tout jamais, mais, étant tissée a l’étoffe de sa terre natale, dans son cœur, elle demeurerait Marie-Anne Brassard.

Pour nous ses enfants, elle répondrait tout simplement au terme affectueux de «Maman».

À l’âge de  13 ans, maman doit, malgré elle, tourner le dos au magnifique coin de pays qui l’a vu naître, pour s’exiler dans le Nord de l’Ontario avec sa famille. Cette dernière va élire domicile dans le village de Strickland, fondé par le grand-père paternel. Mais Marie-Anne ne fera jamais une croix sur son Lac St-Jean. Il coulera dans ses veines jusqu’au dernier battement de son cœur! Les mots on les barbouille, on les change au besoin, mais pas les souvenirs!

À maintes reprises, elle retournera devant la grande maison en bardeaux de cèdre, témoin de sa naissance, se laisser bercer par les flots bleus de son Majestueux Lac. Mais jamais pour y demeurer. Ses souvenirs elle les porterait dans son cœur,  tel un scapulaire qu’on porte à son cou depuis son enfance.

Non, maman n’avait pas choisi de venir habiter le long de la route 11, mais elle y était et sa grande foi lui dictait qu’elle devait fleurir là où la Providence la transplantait. Et le long de la route 11, treize enfants naquirent de son union avec Albert Beaulieu. Et ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours! L’histoire pourrait se terminer ainsi. Toutefois ill ne s’agit pas d’un conte de fée! Alors retenons surtout qu’ils eurent 13 enfants. Pour le bonheur, on repassera! Non pas que le bonheur fut absent de sa vie! Au contraire «Le bonheur  c’est comme du sucre à la crème« qu’elle s’évertuait à répéter «quand on en veut on s’en fait». Et elle était passée maître, tant dans la confection du sucre à la crème, que dans celui de fabriquer des petits bonheurs pour les siens.

Toute sa vie, maman, sema surtout par son exemple mais aussi par ses paroles, des valeurs qui germeraient et grandiraient  dans le cœur de ses enfants. Mine de rien a son contact, nous avons appris à nous oublier pour aller vers les autres, à donner, à pardonner, à persévérer, à travailler, à étudier, à prier, à cultiver le sens de l’humour. Cette pince sans rire savait détendre l’atmosphère! Forts de cet héritage, nous ses enfants continuons de nourrir notre existence de toutes ses richesses.

Contrairement à plusieurs familles, où le père faisait office du plus haut tribunal, chez nous, c’était la mère qui exerçait le rôle de grand magistrat, si faute avait été commise. Lorsqu’elle devait rappeler un ou une de ses ouailles à l’ordre, elle saupoudrait ses remontrances de versets bibliques, de proverbes, de dictons. Et la sentence n’était jamais très sévère car elle savait faire preuve d’indulgence. Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage. Maman y croyait et l’appliquait en tout et partout.

Que de fois elle a consenti à ce que j’appellerai «se sacrifier» mot qui vieillit mal, au profit des siens. Que de fois elle a renoncé à une sortie, à un loisir, ou au sommeil, pour le mieux-être de sa famille. Des tonnes de défis rencontrés, de misères traversées, de périls encourus! Et pourtant, un simple petit bonheur comme la pluie qui tambourinait sur les fenêtres au printemps, emplissant la citerne d’eau, lui annonçant qu’elle pourrait laver les vêtements à l’eau douce était source de joie!

Maman portait tour à tour, et souvent simultanément, les chapeaux d’infirmière, de cuisinière, de couturière, de conseillère, de lavandière, de boulangère, de fermière, de psychologue. Et le dernier, mais non le moindre, celui de comptable. En effet, elle savait tenir les cordons de la bourse et multiplier au centuple le peu de sous, qui s’y trouvait bien souvent. Ainsi, les siens ne manquaient jamais de rien et elle pouvait leur offrir, pas aussi souvent qu’elle l’aurait souhaité, des gâteries. Somme toute elle maniait aussi bien le sens des affaires que le sens de l’humour et de l’amour.

Si nous étions pauvres, nous ne l’avons jamais su. Maman aura même réussi à nous faire croire que nous étions riches et nous l’étions! Les pauvres, ils ont faim, ils ont froid. Pas de ça chez nous. Comment se croire pauvre quand il y a toujours du pain frais, du sucre à la crème, des conserves de petites fraises dans le garde manger, qu’on dort dans un douillet lit de plumes et qu’on affronte les grands froids, bien emmitouflés dans des vêtements cousus maison, ou tricotés à la main sur les aiguilles de l’amour.

Marie-Anne s’en va t au moulin
Car elle doit veiller au grain
Et pendant que le moulin marchait
Les enfants bien au chaud dormaient!

En effet qu’elle meilleure façon de se reposer après le souper, une fois la vaisselle lavée, les petits au lit, qu’en reprisant des bas, en terminant un tricot, ou en confectionnant au moulin à coudre pour qui un manteau, pour qui un pyjama! Ou encore en tissant au métier. Si on mettait bout à bout toutes les longueurs de tissus que Marie-Anne a cousus, on pourrait, certes, recouvrir la route 11.

Où avait-elle appris à répondre aux besoins des enfants tout en respectant la personnalité de chacun, de chacune? Toujours est-il qu’elle savait que, si tous devaient mettre la main à la pâte, elle devinait (un sixième sens je suppose) qu’il y a un temps pour tout dans la vie. Ainsi, une fois le travail terminé, nous jouissions de la liberté des enfants de Dieu. Cette liberté que nous offrait l’immensité des grands champs, de la voie ferrée ou du ruisseau qui traversait la route 11. Notre mère faisait preuve de jugement dans tous les domaines. Certes elle se faisait du souci mais n’entravait jamais notre besoin d’autonomie au nom de l’inquiétude.

Quoiqu’elle est vécu à l’époque du «marie- toi à ta porte avec quelqu’un de ta sorte» ce qu’elle n’avait d’ailleurs pas fait, elle nous incitait toujours à aller voir plus loin, à voler plus haut. Par orgueil?  Non, plutôt pour nous inculquer cette grande soif de savoir qui l’habitait.

À deux reprises, un 29 mai, la mort frappa à sa porte lui ravissant tour à tour deux fils dans la fleur de l’âge. Gabriel et Jean-Luc. Lui ayant enlevée sa mère alors qu’elle n’avait que trois ans, Dame la Mort avec toute sa froideur, elle allait l’affronter de plein fouet.

Indubitablement les larmes ont coulé, le cœur a saigné mais à chaque fois elle refusa de courber l’échine et ce, malgré des lendemains difficiles. Malgré les jours où le sol semblait se dérober sous ses pieds!  Le nom et l’image de ses deux fils resteraient imprimés à jamais dans son âme. Deux photos iraient rejoindre celle muette de sa mère, sur le mur de sa chambre.

Le passé elle l’enfouira au fond d’elle-même mais elle vivra le présent le regard tourné vers le futur. Et toujours sa foi inébranlable lui indiquera sa conduite: les  autres ont besoin d’elle! Si à certains moments elle n’avait rien à foutre «de la volonté de Dieu» et si la révolte grondait à l’intérieur, elle n’en a rien laissé paraître. Le vent du Nord qui souffle sur la route 11, ça aussi ça rend fort!

Le chapelet en famille, impossible d’y échapper. Mais pour maman ce n’était pas suffisant. Bien trop de bonnes causes, surtout celles des autres, pour lesquelles elle devait intercéder auprès de son Dieu. C’est pourquoi, le sommeil la surprenait toujours, les doigts glissant lentement sur les grains, bougeant au rythme des Ave qu’elle continuait  de réciter. Femme de grande foi, non pas d’une foi aveugle mais plutôt bien éclairée, maman nous a appris à questionner, à redéfinir, à réinventer mais surtout à chercher.

Cette Grande Dame autodidacte, diplômée de l’école de la vie, ayant obtenu sa maîtrise de soi en même temps que son certificat de baptême, semblait détenir un doctorat en sciences générales. Il me semble qu’elle savait tout notre mère. Elle était aussi à l’aise discourant de politique, de religion, de recettes, que des derniers bons ou mauvais coups de sa progéniture. Maman dévorait les livres, allant de: La porteuse de pain, aux biographies de ses idoles. Bien avant les «grands savants» elle avait prédit les changements climatiques. Elle soupçonnait que l’eau deviendrait denrée rare, et que l’électricité nous ferait faux bond, nous incitant à ménager l’un et l’autre. L’eau de vaisselle servait de pesticide, les déchets de la table devenaient compost et l’eau bénite supplantait l’aspirine pour guérir petits et grands maux.

À défaut de jouer avec les enfants, faute de temps, elle aimait jouer avec les mots qu’elle maniait avec dextérité! Maman aimait aussi la musique, la bonne bouffe et la visite. Le sens de l’hospitalité, elle l’avait comme nulle autre. Autant elle aimait recevoir un cadeau, autant il importait pour elle de ne jamais se présenter chez autrui les mains vides.

Grande voyageuse elle a écouté un opéra en Grèce. Elle a prié sur la tombe d’Edith Piaf, parcouru le pays de Tino Rossi, admiré les tulipes de la Hollande et entendu la messe à St-Pierre de Rome. Bien entendu une fois la famille élevée comme elle le disait si bien.

Quoique souffrant de sérieux problèmes de vision, elle a  su, comme capitaine, mener sa barque à bon port. Elle qui depuis des années se désolait de ne plus voir les étoiles, maman, cette Grande Dame, habitée, de sagesse, d’amour, de compréhension, est devenue Étoile pour tous ceux et celles qui l’ont côtoyée.

À l’âge de 96 ans notre chère maman tira sa révérence en beauté, à l’image de sa vie. Mais pas sans avoir fait un dernier petit tour de piste, ou serait-ce un dernier petit tour, tout court. En effet, toujours soucieuse du bien-être des siens, maman allait leur simplifier la vie jusqu’au bout. Née et baptisée la même date, soit un 6 novembre, pourquoi ne pas quitter à cette même date? Ainsi son voyage terrestre, jalonné de grandes épreuves comme de grandes joies se terminerait le 6 novembre 2011. Une seule date à mémoriser. Ce fut son heure d’entrée dans le monde, son heure d’entrée dans la famille des enfants de Dieu et son heure d’entrée dans la vie éternelle. Maman a pensé à  tout. MERCI MAMAN.

Ses pas l’ayant menée tour à tour du Lac St-Jean à Strickland,  à Timmins, à Plantagenet et à Cornwall, notre mère repose maintenant dans l’humble cimetière de Strickland, près des siens, le long de la route 11.

Quelle mère nous avons eu le bonheur d’avoir!  Elle fut aimée, non seulement de ses enfants mais de tous ceux et celles qui ont eu le privilège de la connaître. Si par la mort elle est devenue éternelle, par l’amour qui continue de vivre en ses enfants, Maman est immortelle!

Maman ne reçut jamais de prix Nobel, faute d’une trop grande humilité ou d’un manque de notoriété. Cependant en déplaçant une seule petite lettre de ce mot, je veux lui décerner le prix le plus Noble qui soit, celui de la meilleure mère. Mère à l’amour plus profond que l’eau du Lac St-Jean,  femme plus vaste que le monde qui a laissé aux siens des racines et des ailes!

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* L’expression «faire pousser un pays» provient de Miriam Cusson.