De Sacré-Cœur-de-Marie, Québec à Coppell, Ontario : quand une famille se sépare…

À partir des années 1880, des familles pionnières sont venues «bâtir un pays» dans le Nord ontarien. Le long de la route 11, il aura fallu attendre le tournant du siècle pour que les routes et le chemin de fer facilitent les allées et venues des familles à l’âme aventurière.

C’est toujours avec honneur et hommage que l’on se remémore le travail ardu et le courage de nos familles pionnières du Nord de l’Ontario, mais qu’en est-il des familles qui ont été déchirées par cette séparation ? Qu’en est-il de ceux et celles qui ont vu partir les êtres aimés avec un pincement au coeur et des inquiétudes plein la tête ? Les reverraient-ils ? Quand ? Seraient-ils heureux dans leur nouvelle vie dans ce «pays lointain» au milieu de la forêt ? À l’époque, les déplacements étaient difficiles et les ressources financières ne permettaient pas toujours les retours au bercail. Les familles ne savaient pas si, et quand, leurs routes allaient se croiser à nouveau…

Pour ces femmes et ces hommes qui sont venus coloniser le Nord de l’Ontario, l’ennui de leur famille laissée derrière en terre québécoise, acadienne, américaine ou européenne, fut souvent vécu comme une cicatrice au coeur. Et la famille qui voyait partir un des leurs souffrait aussi de cette déchirure.

12939650_1549037038730397_135880679_n

Fernande Groleau Gagné, 2016

Du haut de ses 10 ans, Fernande Groleau Gagné a vu partir deux membres de sa famille. Ils ont quitté leur village natal, Sacré-Cœur-de-Marie dans la région de Chaudières-Appalaches, pour se rendre à Coppell en Ontario. La défriche les attendait…

Hugo Tremblay, natif de Val Rita, a rencontré Mme Groleau Gagné pour parler avec elle de ses souvenirs du temps de la colonisation et du départ de son frère et de sa soeur. Voici le résultat de cette rencontre…

HP : Questions par Histoires Plurielles (projet LES ELLES DU NORD)

FGG : Réponses données par Fernande Groleau Gagné

HP : Madame Groleau Gagné, vous avez un frère et une sœur qui ont quitté leur Québec natal pour aller s’installer dans le Nord de l’Ontario, plus précisément à Coppell. Leur départ était en quelle année ?

FGG : Ma sœur Clarina Groleau et son mari Joseph Lehoux ont quitté Sacré-Cœur-de-Marie avec mon frère Léonce Groleau et son épouse Géraldine Huard et sa famille en 1934 pour se rendre à Coppell.

12969382_1549037022063732_1755018193_n

Joseph Lehoux et Clarina Groleau

HP : Quelles étaient leurs circonstances personnelles à ce moment-là ?

FGG : Ma sœur venait à peine de se marier à Joseph. Mon frère avait 3 enfants. Ils ont quitté Sacré-Cœur-de-Marie pour se rendre à Coppell en camion avec leurs bagages à l’été 1934. Environ deux jours de voyage.

HP : Quels sont les facteurs qui ont influencé leur décision de partir de Sacré-Cœur-de-Marie à l’époque ?

FGG : Mon beau-frère Joseph Lehoux avait déjà un frère qui était établi dans le Nord. Il était certain de trouver de l’ouvrage. C’était la Dépression. Mon frère avait une terre à Sacré-Cœur-de-Marie. Le gouvernement donnait des octrois afin d’ouvrir une terre dans le Nord de l’Ontario. Mon beau-frère a eu un permis de colon lui aussi.

HP : Comment ont-ils vécu ce départ ?

FGG : Ma sœur suivait son mari sans avoir d’attente. Ils sont arrivés dans le bois ! C’était difficile de garder de l’argent dans ce temps-là — il y avait l’obligation de s’établir. Mon beau-frère allait à l’aventure et c’en était toute une !

HP : Vos parents, votre famille, comment ont-ils vécu la situation ? Quels sont vos souvenirs de leur départ ?

FGG : C’était la tristesse. Il y avait une déchirure familiale… 

12968778_1549037082063726_479066089_n

Famille Groleau (Fernande est assise sur la chaise à droite avec les pieds croisés). Clarina, la soeur de Fernande, est en haut à gauche (debout). Son frère Léonce, aussi en haut à gauche à côté de Clarina. Il porte la chemise et cravate blanches.

HP : Quels ont été les principaux défis que votre frère et sœur ont relevés dans le Nord au temps de la colonisation ? 

FGG : Il y avait tant de terrain à défricher pour arriver et être accepté par le gouvernement ! L’hiver, la femme restait à la maison et son mari était au chantier.

HP : Qu’est-ce qui vous a marqué le plus dans leur projet de s’établir dans le Nord de l’Ontario ?

FGG : La défriche, les premières maisons, les naissances, les décès…

HP : Lorsque vous êtes allée les visiter, quelles ont été vos impressions du voyage, de la route pour s’y rendre et du village de Coppell ?

FGG : C’était en 1962 pour des funérailles. Je me disais que je ne me rendrais jamais et que je ne reviendrais jamais. J’ai été malade, j’étais fatiguée, tristesse pour les funérailles, chemin de gravel, pas d’asphalte. C’était en plein bois ! J’y suis allée trois fois pour des funérailles et une fois pour des noces d’or. Les derniers voyages étaient plus beaux. Il y avait beaucoup d’amélioration sur les fermes, de beaux troupeaux, de belles maisons et de belles grandes familles. La ferme de mon frère était un succès et il avait réussi à la perfection. Par la suite, les familles sont allées s’établir à Hearst. J’ai souvenir de Coppell. Une petite église, une dizaine de maisons et il n’y avait pas de docteur. Il y avait une sage-femme qui s’occupait des accouchements. Ma sœur et mon frère sont revenus à Sacré-Coeur-de-Marie pour les noces d’or de mes parents en 1957. Nous étions tous réunis ! Mes parents étaient heureux de les voir arriver ! 

NOTE : Fernande est née le 23 décembre 1924. Elle a épousé Jean-Thomas Gagné. Ensemble, ils ont élevé leur famille de quatre enfants à Broughton Station, Québec. Fernande demeure maintenant à Thetford Mines et profite de ses moments pour prier et faire de l’artisanat. Nous la remercions pour sa générosité de coeur, le partage de ses photos et d’avoir accepté de livrer ses souvenirs au sujet du départ de son frère et de sa soeur qui se sont établis dans le Nord de l’Ontario.  Merci beaucoup Mme Groleau Gagné !

REMERCIEMENTS : Je tiens à remercier très chaleureusement Hugo Tremblay d’avoir mené cette entrevue pour le projet LES ELLES DU NORD. Le témoignage de Madame Fernande Groleau Gagné nous permet de mieux comprendre les traces, parfois amères, mais toujours lumineuses de toutes ces familles qui sont parties et de toutes ces familles qui ont laissé partir leurs êtres aimés… Merci aussi à Pierrette Gagné, la fille de Fernande, qui a eu la gentillesse de faciliter la rencontre entre sa mère et Hugo. Merci de tout coeur.