Ma mère avait pour son dire… l’auteure Lysette Brochu nous partage un souvenir

Lysette Brochu est une auteure de renommée canadienne, native de Sudbury. Visitez son site web pour connaître ses ouvrages au lien suivant : http://www.lysettebrochu.com/. Vous pouvez également découvrir son parcours sur le blogue «Les femmes de la route 11 : les Elles du Nord» au lien suivant : http://wp.me/p2nDZQ-dg  Merci Lysette pour ce merveilleux texte rempli de tendresse et d’humour !

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Ma mère avait pour son dire qu’il fallait bien nourrir son homme si on voulait le garder et bien nourrir sa famille si on voulait un foyer heureux.

         — Ma fille, disait-elle, c’est ben facile d’attirer un homme. Des beaux yeux, ça l’attire comme du miel. Mais le garder, c’est une autre histoire. Y faut le faire manger, crois moi, avoir un p’tit plat qui mijote quand y’arrive de travailler… Y’est fatigué après une dure journée, y’a faim, c’est à sa femme de le réconforter. Pour les enfants aussi, les odeurs d’un bon souper, c’est ben important, ça les rassure. Quand je remplis les assiettes des petits de louches entières de ragoût pis que j’les vois qu’y saucent leurs assiettes avec du pain, ben j’ai la satisfaction d’avoir faite mon devoir. Pendant qu’y sont là avec nous autres, devant leurs couverts disposés en vis-à-vis les uns aux autres, sur une nappe blanche en coton, ben repassée, moé j’sais que leurs oreilles nous écoutent parler. C’est comme ça qu’y apprennent à vivre comme du monde. Tu sauras qu’un repas autour d’une table, c’est le secret des familles unies.

Elle parlait avec conviction, tout en brassant la soupe aux pois ou à l’orge et pendant que le pâté chinois ou les choux farcis cuisaient dans le four. Elle s’essuyait les doigts sur son tablier en épluchant les carottes et les navets ou en étalant des confitures sur le gâteau qu’elle roulerait plus tard en un tour de main.

Je ne sais pas si vous avez connu cette époque. Le portrait de Betty Crocker régnait sur les mélanges à gâteaux et June Cleaver, la vedette américaine de l’émission télévisuelle Leave it to Beaver, dirigeait à toutes les semaines, sous nos yeux admiratifs, le foyer parfait. Des modèles de femmes accomplies, voilà!

Je soupirais ! Maman continuait sa leçon.

— Rien ne bâtit plus de souvenirs heureux pour un enfant qu’un foyer en ordre et qui sent bon. En rentrant de l’école, t’es pas contente quand tu respires l’odeur des biscuits au gingembre. T’as hâte de rentrer, pas vrai?

Je bredouillais quelque chose pour lui faire plaisir.

— Oui, surtout quand tu fais des galettes à m’nasse.

— Bon ! Heureuse de te l’entendre dire. Un « chez nous » devrait avoir des bonnes senteurs. C’est la même chose pour ton pére, ma Lysette. Ça le rend d’humeur agréable quand y sait que je fais revenir des filets de brochet dans une poêle beurrée ou que je fais dorer du poulet avec des oignons. Oublie pas ça dans tes prières, ma fille. Affaire de prendre d’excellentes habitudes, une routine des choses, pendant que t’es encore jeune. Quand j’pense que madame chose sert des TV dinners à ses enfants ! Mon Dieu, c’est-y pas effrayant ?

Adolescente, je suivais des cours d’économie domestique à l’école, alors je ne doutais guère de la sagesse des propos de maman. Au contraire, j’y croyais dur comme fer. En 1960, le rôle de la femme se résumait à créer un foyer heureux, propre et bien rangé, à préparer de bons repas, à prendre soin des enfants. L’homme devait faire vivre sa famille et accomplir certaines corvées ménagères : sortir les poubelles, balayer le garage, râteler l’allée du jardin pendant l’été, les feuilles sur la pelouse à l’automne et pelleter la neige de l’entrée en hiver. Pas d’hommes dans les chaudrons, oh non ! Ce que ma mère prêchait reflétait les discours des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame qui nous enseignaient la méthodologie de certaines recettes de la Cuisine raisonnée ou qui nous lisaient des extraits de poèmes ou de récits d’auteurs sur la femme et ses fonctions au cœur du foyer.

La maison devint douce et propre… la douceur et la propreté qu’y porta Geneviève avaient un charme indéfinissable. Du haut en bas on y sentait la cire fraîche, le savon, le miel et le pain de ménage…[1]

Ces mots me faisaient rêver. Un jour, moi aussi, je serais la reine d’un foyer impeccable et je cuisinerais de délicieux soupers.

Cinquante ans plus tard… J’ai conservé le cahier de recettes de ma mère, écrit de sa calligraphie du dimanche : fèves aux lard, rôti de bœuf et patates jaunes, bouilli de légumes, glissants, pâté au saumon, pâté aux bleuets, tartes aux pommes, aux raisins, tartelettes au sucre, gâteau aux bananes, aux fruits, carrés aux dattes, grands-pères au sirop d’érable, pets de sœur, sucre à la crème… Au fil des ans, j’ai de plus accumulé toute une collection de livres de recettes : Robin Hood recipes, Five Roses, Jehane Benoît, Julia Child, Janette Bertrand, Minçavi, Grand-maman Lassonde, Michel Montignac, Pol Martin, Daniel Pinard, Josée di Stasio, Jamie Oliver, Ricardo…

Je crois que mon inconscient a vraiment enregistré le message de ma mère. Aussitôt qu’un visiteur entre chez nous, je lui offre à boire et à manger :

— Des raisins, du fromage, un petit four, un pouding au caramel, une tartine, des amuse-gueules ou des grignotines… Un thé vert, du café, un jus, une boisson gazeuse, de la San Pellegrino, une tisane, une bière…

         C’est plus fort que moi, je veux le nourrir. Mes petits-enfants arrivent souvent par surprise et me demandent gentiment :

— Mamie, tu veux nous faire du macaroni aux tomates et au fromage ou du spaghetti avec des boulettes ? De la compote aussi…

Si je veux ? Oui, oui, oui ! J’aime les choyer. Je sors une grosse miche ronde de pain et du bon beurre frais. Je leur coupe, avec amour et délicatesse, des carottes et du céleri, des légumes de couleurs variées, et je leur prépare une trempette à la ciboulette.

— Mamie, on peut faire des biscuits au beurre d’arachide ? La jarre à biscuits est vide.

Je leur redis ce que disait ma mère : « Vous avez les yeux plus grands que la panse. »

Ils rient de bon cœur en dégustant leurs bouquets de brocoli. C’est la joie.

Je me souviens d’une journée particulière, lorsque ma fille Manon, alors jeune mariée, se plaignait :

— Mom, c’est effrayant comment Emmanuel est grognon quand on magasine. Il me presse, veut toujours qu’on s’en aille, ça m’énerve.

— Fais le manger avant d’aller magasiner, ma chouette. Un homme au ventre affamé, c’est un homme impatient…

Je ne l’avais pas sitôt dit que j’ai éclaté de rire. Je reconnaissais la philosophie de ma mère. Mais attendez une minute! Je n’ai pas fini. Le plus drôle, c’est que pas longtemps après, Manon, en rougissant un peu, m’a déclaré :

— Avant de partir de la maison, je donne à manger à Emmanuel. Tu le croiras pas Mom, ça l’air ridicule, mais depuis que je fais ça, y’en a pas de problème. Mon chéri s’assoit sur un banc, patient et content, il lit, et moi, je me tape tous les magasins qui sont autour… Grand-maman n’avait pas tort, tu sais. Merci de m’avoir dévoilé le secret du p’tit bonheur. C’est vrai qu’il faut bien nourrir son homme, surtout si on veut le garder longtemps…

 

 

 

 

[1] Henri Bosco, Le Mas Théotime

Claire Pilon honore la sagesse de sa mère Edna Frappier Pilon

Dans cet hommage à sa mère Edna, l’auteure et journaliste Claire Pilon exprime le sentiment de beaucoup de gens envers la sagesse de leur maman et la force tranquille de toutes ces femmes qui ont oeuvré pour former des générations d’enfants et des communautés tissées serrées. Aucune vie n’est ordinaire, car le courage de traverser les épreuves, de bâtir une communauté et de défendre les démunis tout en élevant des enfants valeureux et chaleureux, voilà une chose extraordinaire. Rencontrez Edna Frappier Pilon, celle qui croyait à la bonté de la vie et qui laissait des ponts…

unnamed-1Ma mère, Edna Frappier Pilon, n’a jamais été nommée pape ou été élue premier ministre du Canada ni présidente des États-Unis, ou directrice générale d’une grande entreprise.

Pourtant elle possédait toutes les qualités pour très bien remplir tous ces postes et encore plus…

Edna Frappier Pilon était une femme extraordinaire, faisant preuve de plusieurs qualités et étant dotée d’une grande sagesse. Conseillère, gestionnaire financier, gérante de foyer, elle pouvait superviser une variété de projets et réussissait à merveille tout ce qu’elle entreprenait. Et comme elle savait bien épargner !

Ma mère était toujours présente pour me conseiller sans jamais me dire quoi faire. Elle était présente lorsque j’avais des difficultés avec mes études et des problèmes difficiles à résoudre, ou encore lorsque j’avais besoin de conseils. Elle était là pour me guider et me consoler lors de mes peines d’amour, et surtout, elle savait et prenait le temps de m’écouter. Si elle était fâchée, on le le savait, mais c’était sans cri, sans bataille, car ma mère n’a jamais une  seule fois élevé la voix.

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Edna Frappier est née le 6 août 1917. Elle était la fille de Louis Frappier et de Clara Beauchamps, benjamine d’une famille de quatre filles et de quatre garçons. Elle est née à St-Charles et a grandi à Sturgeon Falls. En 1951 elle épousa Raymond Pilon de Larchwood qui, comme maman, avait grandi dans une famille pauvre, sur une ferme. Le mariage a été béni le 21 mai 1951 par monseigneur Joseph Coallier au sous-sol de la paroisse St-Jean-de-Brébeuf puisque l’église était en construction. Ils ont eu cinq enfants, dont moi et mon jumeau (il est décédé à ma naissance), deux garçons et deux filles. Maman me disait souvent qu’elle était garçonnière et qu’elle aimait jouer à la balle. Elle aimait beaucoup le sel et me disait que s’il y avait une réincarnation, elle voulait revenir en vache pour pouvoir lécher les blocs de sel !

Maman était une personne juste qui n’a jamais exécuté de tâches «extraordinaires», mais qui a toujours travaillé dans l’ombre pour la justice. Elle s’impliquait dans les organismes communautaires, mais détestait les honneurs. Une personne a déjà dit d’elle : «Elle ne parle pas beaucoup, mais quand elle parle, ça compte». Ma mère défendait toujours les plus démunis et ceux qui vivaient des situations difficiles. Même si nous étions assez pauvres, nous n’avons jamais manqué de rien. Elle scrutait les ventes afin de pouvoir nous habiller et nous permettre d’avoir des petites gâteries. Chez nous, la porte était toujours ouverte à tous.

Avant d’épouser mon père, Maman a travaillé comme réceptionniste à l’hôpital St-Joseph sous l’égide des Soeurs Grises de la Croix (aujourd’hui connues sous le nom des Soeurs de la Charité d’Ottawa). Elle fut aussi la première caissière à la Caisse populaire St-Jean-de-Brébeuf située dans le quartier du Moulin à Fleur à Sudbury.

 J’attribue, en grande partie, les succès que j’ai connus dans ma vie au fait que depuis mon enfance, ma mère m’a guidée et encouragée sans jamais me forcer ou m’imposer ses convictions. Elle ne m’a jamais dit quoi faire, mais a toujours fait connaître son opinion lorsque je la lui demandais. Elle m’a appris l’importance d’épargner et de ne pas dépenser pour rien.

Maman n’avait pas de talents spécifiques, mais elle pouvait tout faire. Elle était une femme très religieuse et elle priait beaucoup. Elle était convaincue que ses prières étaient exaucées même si elle ne recevait pas ce qu’elle avait demandé. Elle disait: «Il y a toujours une raison pour tout». Elle était membre de plusieurs organismes communautaires dont le mouvement scout, la paroisse St-Jean-de-Brébeuf, les dames de Sainte-Anne, ainsi que le Mouvement des femmes chrétiennes.

Elle croyait beaucoup à la sauvegarde de la culture et de la langue française. Il était interdit pour nous de parler en anglais dans la maison et elle encourageait nos amis de faire de même. Elle me racontait comment nos ancêtres avaient travaillé fort pour que nous puissions parler en français. Elle tenait à continuer à pratiquer les traditions comme la Fête des Rois et celle de la Sainte-Catherine.

Maman était féministe à sa façon. Elle n’a pas brulé son soutien-gorge et n’a pas participé à de grandes démonstrations, mais elle faisait connaître ses opinions toujours en transmettant un message. Elle m’a enseigné à ne pas avoir peur d’exprimer mes opinions et au lieu de la confrontation, elle me montrait la médiation. Un de ses dictons favoris était «Laissez des ponts». Elle participait régulièrement à une émission de radio où elle ne se gênait pas de donner son opinion même si elle offensait parfois certains membres de la hiérarchie ecclésiale. Elle n’avait pas peur d’aider les démunis et de défendre les injustices.

Maman n’a jamais reçu d’honneur ou de certificat de reconnaissance du pape ou du premier ministre ou de n’importe qui d’autre, mais elle aurait dû être reconnue pour le bien qu’elle a fait sans que personne ne s’en rende compte. Elle aurait dû être reconnue pour son oeuvre auprès de toutes ces personnes qu’elle a aidées sans s’en vanter, mais de toute façon, les honneurs étaient sans importance pour elle. Ce qui importait pour Edna Frappier Pilon, c’est qu’elle faisait du bien, qu’elle aidait les gens et qu’elle le faisait pour l’amour de Dieu et non pour la reconnaissance et les hommages des humains.

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Claire Pilon est l’auteure de nombreux articles et documents historiques, dont le livre «Le Moulin à Fleur», publié en 1983 (réédité en 2011). Claire a dédié cet ouvrage à ses parents Raymond et Edna, ainsi qu’aux membres de sa famille qui ont instauré en elle «une fierté communautaire».

Lysette Brochu se rappelle son enfance à Sudbury

Dans les mines de mon cœur !

Lysette Brochu, 1946

Lysette (Lapointe) Brochu dans les bras de son père René Lapointe, Sudbury 1946

Lysette Brochu, auteure canadienne bien connue, est née à Sudbury en 1946. Sa mère, Simone Legault, fille de Anna Legendre (voir l’histoire au sujet d’Anna sur ce site) et Omer Legault, est née à Verner. Simone a marié René Lapointe de Ste-Herménégilde du Québec en 1943. Avec lui, elle a fondé une famille de 9 enfants. Lysette se rappelle cette fameuse année 1958 où la famille Lapointe a dû plier bagages et s’exiler à Ottawa. La grève d’Inco durait depuis trop longtemps déjà… 

Simone Legault et René Lapointe

Simone Legault et René Lapointe, jour de leur mariage, 1943

À la fin de septembre 1958, la mine de nickel Inco se retrouvait en grève depuis des semaines. Aux premières lueurs du jour et au saut du lit, mes frères, mes sœurs et moi, nous scrutions l’horizon, fixant notre regard dans la direction des hautes cheminées industrielles, cherchant un signe de changement, vérifiant si, par hasard, une fumée ne s’échappait pas. Rien ! Et si la grève devait se prolonger encore bien longtemps, nous savions, pour l’avoir entendu dire, que c’était l’économie de toute une région d’ouvriers-mineurs qui serait en péril.

Mon père avait déjà travaillé dans l’ombre souterraine pendant la Seconde Guerre mondiale. Le travail dans la mine était aussi pour lui une façon d’éviter d’être une recrue de l’armée et d’avoir à partir dans les vieux pays. Maintenant, il était agent d’immeubles. Je comprenais donc mal pourquoi mes parents étaient si inquiets pour l’avenir car je ne percevais pas de lien direct entre la grève de l’Inco et nous.

Curieuse, cherchant les pièces manquantes à mon casse-tête, le soir, lorsque j’étais au lit, je gardais l’oreille aux aguets et parfois j’entendais quelques bribes de leurs propos :

– Ben, on n’a pas vraiment le choix Simone. Avec neuf enfants à nourrir, faut faire quelque chose. J’toffe la ronne, mais j’vends pas ben ben de maisons de c’ temps-citte. Le monde a peur.

– Ouen ! pis chu ben tannée d’entendre parler du strike à part de ça. On dirait que les gens y’échangent pis rien qu’su leu’ troubles d’argent pis leu baddeloque. Y’ont d’la misère du diable à faire arriver les deux bouttes. On peut dire que ça va mal à shop en titi, ça bardasse ! D’après la radio, y’a même eu du tabassage à l’heure des shifts à matin. Un beau micmac ! Mais pense-z-y donc un peu René! Prendre ses cliques pis ses claques, s’en aller comme ça… à l’aveuglette, c’est vraiment recommencer en neu. Quel aria ! Pis y’a pas juste notre gang de p’tits à qui y faut penser, y’a ma pauvre vieille mére itou. Qui va v’nir à sa rescousse quand a va phoner pour de l’aide ? Là, c’est facile pour elle, on est juste à côté, mais si on s’ramasse à l’autre bout du monde…

—J’y’ai pensé. Si ça y tente, chu ben prêt à l’amener avec nous autres. On fera d’la place pour ses meubles quand on chargera le truck.

Mais qu’est-ce qui se tramait à notre insu ? Quel truck ? Je n’y comprenais pas grand-chose. Quelque temps plus tard, sans trop d’explications, papa partit en voyage d’affaires. C’était bien la première fois qu’il s’absentait aussi longtemps de notre foyer.

Dès son retour, les conversations à voix basse reprirent. Parfois, maman, aux prises avec une nervosité soudaine, se laissait emporter. Alors, le ton montait et, sans ambages, elle avouait à mon père ce qu’elle pensait de sa dernière idée :

– Ah ben non par exemple ! Pis minouche-moé pas ! C’est pas une idée vargeuse que t’as eue pis j’en veux pas pour cinq cennes. Là, tu me mets à l’envers parce qu’y’en est pas question René. Ça fait cent fois que j’te l’dis. J’irai pas élever ma famille dans la grande ville… Montréal, c’est trop gros. Si tu pensas me faire changer d’idée en me montrant des cartes postales d’la métropole, t’es à côté d’la track pis t’as faite kapout.

– Fâche-toé pas Simone. Comme tu voudras… Moé, j’irai pas à Toronto, même si c’t’ une belle ville moderne pis que mon frère Léo reste là. C’est trop dangereux d’y perdre notre langue. Si tu veux pas que les enfants de tes enfants t’appellent grandma, vaut mieux faire une croix sur ce coin-là.

Pendant ces longs arguments, montaient en moi les mots d’un couplet d’une chanson que mère chantait à l’occasion :

Il était une jeune fille

Qui n’avait que ses seize ans

Elle partit pour la grande ville

Malgré ses bons vieux parents…

La peur s’insinuait alors en moi ! Cette histoire était bien tragique, même que cette fille, qui avait désobéi à ses parents, mourait dans un accident.

Un jour le long de la route

Il y eut un accident

On trouva la jeune fille

Le corps tout couvert de sang

Je soupirais. « Non, les grandes villes, pas pour moi ! » Et puis, aussi bien dormir et laisser le bon Dieu poser les jalons de notre destinée. Le temps passait… Un soir, mi-octobre, l’air un peu triste, même s’ils affichaient des sourires, nos parents nous rassemblaient autour de la table de cuisine pour nous annoncer une grande nouvelle. Maman donnait le ton…

– Surprise les enfants ! Notre famille va mouver à Ottawa le mois prochain. Papa a acheté une maison là bas, une belle place qui se trouve à être dans un nouveau développement qui s’appelle Elmvale Acres. Ah ! c’est p’tit un peu, c’est un trois chambres, mais c’est juste en attendant qu’on s’achète un lot, pis qu’on construise plus grand, plus à notre goût.

Papa renchérissait…

– Oui, c’est ça… vous allez voir qu’à Ottawa, y’a des beaux lampadaires aux globes ronds, des rues avec des ormes immenses qui forment des tunnels de feuilles parce que leurs branches se rejoignent au-dessus des chars qui passent. Y’a l’Château Laurier que je vous amènerai visiter pis le Parlement aussi…

Ce même jour triste et gris, le dos contre le mur de briques de l’école Immaculée-Conception, j’informais mes copines de classe, groupées autour de moi, de notre départ imminent. Cécile et Normande reniflaient pendant que Yolande ne se gênait pas pour donner son opinion :

– Vous pourriez rester jusqu’à la fin de l’année au moins. C’est pas fair !

Bizarre ! Je les entendais, mais perdue dans un épais brouillard, je n’étais pas vraiment là avec elles. J’avais l’impression de parler d’une autre moi-même et d’une autre famille que je ne connaissais pas, de parler de la pluie et du beau temps. Coupée de mes émotions, je répétais machinalement :

– On se reverra, c’est sûr. C’est pas si loin qu’ça. Tout va s’arranger, y’aura des occasions, pleurez pas…

Brochu, Lysette, Saisons d’or et d’argile, tableaux de vie, Vermillon, Ottawa, 2005, 268 p. Récits publiés dans Parole vivante, no 58. Réimpression en juin 2011, ISBN-13 : 978-1-897058-21-3

Saisons d'or et d'argile