UN SIÈCLE DE VIE BIEN REMPLIE : Laurette Lafrenière Corneillier de Verner

18.12

Le 22 janvier 2017, Laurette Lafrenière Corneillier de Verner a célébré son 100e anniversaire de naissance. Quel grand jour ! Née à St-Damien-de-Brandon au Québec, Laurette était une jeune enfant lorsque sa famille prit racine dans le Nord de l’Ontario à Verner.

Enseignante de formation, Mme Corneillier a traversé le 20e siècle et fut témoin de générations en évolution constante au contact de ses élèves et de sa famille élargie, ainsi que ses multiples voyages en Amérique du Nord et en Europe. J’ai demandé à sa nièce Carole Lafrenière-Noël si elle voulait bien nous raconter quelques bribes de la vie de sa tante centenaire. Voici le fruit de leur rencontre où elles ont discuté de ses souvenirs… 

5.4Les plus vieux souvenirs de tante Laurette remontent à cette fameuse photo de famille alors que la famille Lafrenière se présenta chez le photographe du village de Verner (un certain M. Beauparlant) pour une photo officielle en 1922. Comme c’était la coutume à cette époque, tout le monde était bien sérieux sur la photo ! Tante Laurette avait alors 5 ans.  Elle était très mignonne avec ses cheveux que grand-mère lui bouclait à l’aide de guenilles. La famille de Cuthbert Lafrenière et Alexandrina Maxwell Lafrenière était composée de 13 enfants, du plus vieux, Albert, à la plus jeune, Laurette (rangée avant, la petite à droite).

Tante Laurette se souvient qu’elle marchait environ 1 mille et demi pour aller à l’école de campagne de Verner qui réunissait les enfants de la première à la 8e année. Étant la plus jeune d’une grande famille, ma tante dit ne pas avoir été gâtée par ses parents qui étaient très occupés avec toute la maisonnée. Mais elle se souvient que sa sœur, Marie-Anna, la prenait souvent sur ses genoux.

Tante Laurette est fière de dire que quelques membres de sa famille ont eu la chance d’obtenir une éducation, ce qui était plutôt rare à cette époque. Ayant gradué du cours classique, l’aîné Albert devint comptable. Un autre frère, Athanase, a complété un cours commercial et fut gérant de banque, alors que Rosa et Laurette devinrent enseignantes.

À l'école St-Gonzague

École S-Louis-de-Gonzague, Sudbury. 18 juin 1934

Laurette est allée à l’école de Verner jusqu’à la 10e année. Ensuite, elle fut pensionnaire au Couvent des Soeurs Grises à Sudbury et a fréquenté l’école St-Louis-de-Gonzague (11e et 12e) qui était située tout près de l’église Ste-Anne.

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En 1935-36, Laurette suivit une formation d’enseignante à l’École normale de l’Université d’Ottawa. Par la suite, elle enseigna à Lavigne (photo ci-dessous), Mattawa (photo à droite), Blezard Valley, St-Charles et Sudbury. Mais sa mère étant gravement malade, Laurette fit le sacrifice de quitter son emploi d’enseignante pour prendre soin de sa mère à Verner. L’année 1950 s’est avérée particulièrement difficile puisque son père décéda le 28 décembre, suivi de sa mère à peine quelques jours plus tard, le 1er janvier 1951.

18.9Peu après le décès de ses parents, Laurette décida d’aller visiter Élisa Gilbeault, une tante maternelle qui vivait à St-Paul, en Alberta. D’autres familles et parenté originaires de St-Damien vivaient dans l’Ouest aussi et, malgré la distance et les moyens de communication limités de l’époque, les gens conservaient leurs précieux liens et déployaient les efforts pour se voir en dépit du temps qui passait et des distances à parcourir. Il y avait, par exemple, la famille Grandchamps qui vivait à Verwood, Saskatchewan (tout près de Willowbunch). Albertine, la soeur de Laurette, correspondait avec cette famille qui s’arrêtait à Verner lorsqu’ils retournaient visiter leur village natal au Québec. Il faut se rappeler que le téléphone n’était pas encore installé dans toutes les maisons à cette époque. La correspondance écrite était le moyen par lequel les familles dispersées se donnaient des nouvelles. Laurette se souvient qu’elle avait environ 20 ans lorsque la famille Lafrenière a eu son premier téléphone au village de Verner.

C’est à la suite de l’une de ces visites chez la famille Lafrenière à Verner qu’Edmond Corneillier dit Grandchamps commença à fréquenter Laurette Lafrenière. Tous les deux étaient des célibataires d’âge mur qui gagnaient leur vie. Edmond passait ses étés sur la ferme familiale en Saskatchewan et partait tous les automnes en direction du Québec avant de passer l’hiver en Floride. Imaginez le périple surtout quand venait le temps de traverser la ville de New York !  Les chemins et la signalisation n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui, sans compter qu’il n’y avait certainement pas de système de navigation GPS!

C’est donc le 30 décembre 1954 qu’Edmond Corneillier, 48 ans, épousa Laurette Lafrenière qui avait alors 37 ans.  Dès lors, le couple prit l’habitude de passer l’été en Saskatchewan le temps de faire les semences et récolter le blé. À l’automne, c’était le retour à Verner pour passer l’hiver. Tante Laurette faisait de la suppléance à l’école de Verner pour remplacer des enseignantes qui devaient quitter temporairement leur travail pour un congé de maternité.

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Le couple Corneillier aimait voyager. Quand ils étaient dans l’Ouest, ils en profitaient pour aller visiter les montages Rocheuses et la région de Banff.  À d’autres moments, ils recevaient la visite de leurs frères et soeurs de Verner qui décidaient d’entreprendre la grande excursion vers l’Ouest ! Comme Edmond n’aimait pas prendre l’avion, Laurette voyageait à l’occasion seule ou en compagnie d’autres personnes. Elle s’est jointe à deux reprises à un groupe d’enseignantes pour voyager à travers les États-Unis. À l’âge de 54 ans, ma tante a entrepris un voyage en Europe avec sa belle-soeur Germaine nouvellement veuve (conjointe d’Albert Lafrenière).

1780743_10152250653302351_366900909_nAu cours de sa vie, Laurette a eu l’occasion de faire 85 voyages et de visiter tous les continents. À toutes les décennies, tante Laurette continue de nous surprendre par sa bonne forme, ses connaissances et son esprit vif. En janvier 2018, elle a fêté son 101e anniversaire de naissance, et en ce sens, on ne peut que lui souhaiter une longue vie en santé entourée de ses ami(e)s et de la famille.

Sa nièce, Carole Lafrenière-Noël

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Laurette Lafrenière Corneillier et sa nièce Carole Lafrenière-Noël à Verner en 1961

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Les mémoires d’Annette

1957

Annette St-Jean Lafrenière, 1957

En l’an 2000, alors qu’elle avait 83 ans, Annette St-Jean Lafrenière prend stylo et papier et entreprend de rédiger ses souvenirs d’enfance.  Quel cadeau pour sa famille ! Elle raconte une enfance au sein d’une famille heureuse et chaleureuse et ses bonheurs de vivre dans une communauté tissée serrée…

À la lecture des mémoires d’Annette, c’est toute une époque qui revit sous nos yeux — l’époque des valeurs familiales ancrées dans le quotiden des gens, l’époque de l’entraide généreuse, mais aussi du dur labeur de nos ancêtres.

Annette St-Jean a grandi auprès d’une mère enseignante et d’un père cultivateur et entrepreneur. Elle a des racines franco-américaines, une âme canadienne-française. Elle-même entrepreneure, elle fut propriétaire du Centre du Coupon, un magasin au coeur du village de Verner. Son magasin était un point de rencontre et d’amitié pour les femmes de son patelin. Découvrez la famille St-Jean dont l’histoire nord-ontarienne remonte à 1898 ! Merci à Carole Lafrenière-Noël, fille d’Annette, de nous avoir permis de profiter des souvenirs de sa mère.

SOUVENIRS D’ENFANCE RÉDIGÉS PAR ANNETTE ST-JEAN LAFRENIÈRE

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Annette St-Jean Lafrenière, vers l’an 2000

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Albert St-Jean et Doloris Roberge, jour de leur mariage, 1917

«Nous sommes en l’an 2000. Je suis l’aînée d’une famille de dix enfants. Mon père se nomme Albert St-Jean et ma mère, Dolorise Roberge. Mon père est né à Red Lake Falls, Minnesota, le 4 juillet 1892. Ma mère est née à Providence, au Rhode Island. Elle était la fille de Donalda Beaudry et d’Ovila Roberge.

Mes parents se sont mariés le 8 janvier 1917 à
Notre-Dame du Lac à Lavigne, Ontario.

 

Mon grand-père, Amable St-Jean, était venu des États-Unis avec ma grand-mère, Léa Plante, pour s’installer en 1898 à Notre-Dame du Lac, à Lavigne, Mon grand-père défrichait un morceau de terre et construisait ensuite une maison de log. Une fois la maison terminée, il en recommençait une autre pour la vendre, et ainsi de suite. Dans sa maison, il avait installé une échelle pour monter se coucher dans sa chambre à coucher. Son lit était une paillasse de foin fou.

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Annette et son père

Mon père, Albert St-Jean, n’est pas allé à l’école; il chassait la perdrix. Mon père a eu la chance de se marier, en 1917, avec Doloris Roberge, une enseignante de 18 ans. A ce moment là, ils demeuraient à Cobalt, Ontario. C’est là où je suis née, en 1918. J’ai visité la petite maison où je suis née en 1939, lors de mon voyage de noces.

Mes parents ont déménagé à Verner, sur une ferme à 5 milles du village, lorsque j’avais un an et demi. Mon père faisait la chasse au chevreuil. Il y avait beaucoup d’animaux sauvages dans ce temps-là. J’ai même vu un renard argenté, des renards jaunes, des rats musqués, des belletes, etc. Mon père vendait les peaux. Il y avait aussi beaucoup de poissons.

Je suis allée à la pêche à l’âge de 12 ans dans le ruisseau. Il y avait un bateau fait de planches rough. Il y avait tellement de poissons que le bateau se balançait d’un bord à l’autre. Mon père les attrapait dans son dart. Dans un rien de temps, il remplissait une poche de poissons. À la maison, ma mère était très occupée à canner du chevreuil et du poisson.

Dans ce temps là, mes grand-parents vivaient à 2 milles de chez nous. Lorsque j’avais 7 ans, je suis allée avec un petit traineau leur porter un rôti de chevreuil. Grand-mère St-Jean portait une longue jupe fleurie avec un bonnet blanc. Elle m’a servi du sirop de blé d’inde blanc avec de la crème. Grand-père était né avec une petite main. Il a vécu jusqu’à 86 ans. Ma grand-mère est décédée très jeune du coeur, alors que j’avais 9 ans.

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École de campagne à Verner, vers 1923. Annette St-Jean est est la 2e de gauche dans la rangée du bas. Les petites filles portent des robes confectionnées à partir de poches de farine, qui, à l’époque, étaient faites de coton imprimé de petites fleurs.

L’été, mon père coupait du bois. Il faisait très chaud. Je suis allée lui porter une chaudière d’eau. Lors que je suis arrivée là, il était tout en sueur. Il a toujours travaillé très fort, au bout de ses forces. Au printemps, il avait un banc de scie. Nous, les enfants, on l’aidait à scier ce bois-là. On le vendait l’hiver à Sturgeon Falls pour $5.00 le voyage. Mon père partait en sleigh avec, dans le dash, une cane de marmelade pour son lunch.

Un beau jour, il nous a fait une surprise: il est arrivé avec un gramophone que l’on crinquait. On avait quelques disques. Mais il l’a retourné et il est revenu avec un violon pour $5.00. Ils m’ont envoyée chez un voisin qui jouait du violon. J’ai pris 5 leçons. Faut croire que j’avais de la facilité parce que je pouvais apprendre les airs de la chanson. Je me souviens être assise sur le gril de la fournaise dans la salle à dîner, en train de jouer du violon. Dans ce temps là, le plancher était peinturé orange.

L’été on faisait les foins. Moi, je conduisais les chevaux, sur le râteau et aussi à la grand fourche. Mon père faisait les vayoches. Un jour je conduisais les chevaux sur le voyage de foin; mon père avait acheté une jeune jument de l’Ouest canadien – une Wild West attrapée dans les champs. Les chevaux sont partis en fous. Le voyage de foin faisait le tour dans le champ. Il a ensuite versé sur le côté, moi dedans. Mon père était jeune dans ce temps là; il est venu à bout d’attraper ses chevaux. Il avait payé $25.00 pour cette jument. Elle s’appelait Doll. Pour pouvoir l’atteler, il s’était fabriqué une grande broche de 8 pieds de long pour l’attacher au bacu et au quinqué. Il avait une enclûme dans la remise toute équipée pour ferrer les chevaux.

L’été, ma mère et nous, les enfants, on allait aux bleuets. On les vendait pour pouvoir avoir quelques morceaux de linge pour l’école. On faisait venir notre linge chez Eaton à Toronto. C’était dans le temps de la crise. L’été on marchait nu pied pour aller à l’école. Il y avait 50 enfants dans l’école de campagne.

moutons-1Mon père avait une cinquantaine de moutons. Au printemps, je l’aidais à tondre les moutons. Au bout de la ferme se trouvait le lac Nipissing. Mon père avait fabriqué un chaland. Il traversait le lac Nipissing (un mille et demi) avec ses moutons et les amenait à l’Ile aux Chênes pour l’été. Il retournait les chercher à l’automne.

Un automne il en manquait deux; il est retourné les chercher dans la neige pour pouvoir les attraper. Au printemps, il fallait laver la laine au lac et la faire sécher sur le galet. Cette laine était envoyée à Thurso, Québec pour qu’elle soit filée et teinte en rouge, noir, bleu et naturelle, à deux et trois brins. Ma mère avait une machine à tricoter. On était bien chaussé pour l’hiver. Elle faisait aussi des sous-vêtements à mon père avec la laine à deux brins. J’ai vu mon père porter ces sous-vêtements même l’été; il disait que ça buvait la sueur. Maman vendait le reste de la laine à Cache Bay. Elle nous confectionnait des robes pour l’école avec des poches de farine faites de coton fleuri.

Dans ce temps là, il y avait douze ruches d’abeilles. Mon père ne savait pas lire, alors ma mère lui lisait les directives dans un livre. Lorsqu’un essaim partait, il fallait qu’il le ramasse avec un drap blanc et qu’il le mette dans une nouvelle ruche avec la reine. Il avait un extracteur et, en septembre, il coulait son miel. Je me souviens qu’il aimait beaucoup son miel. Une année, il a récolté 24 gallons qu’il a tout mangé durant l’hiver. Nous, les enfants, on était bien tanné de manger du miel dans notre lunch à l’école.

Un printemps, mon père a eu une opération d’appendicite. ll n’a pas pu travailler de tout l’été. Dans ce temps-là, la médecine n’était pas beaucoup avancée. Il a fallu engager un homme à $2.50 par jour. Un jour, mon père devait de l’argent au médecin, mais il n’avait rien pour le payer. Il est allé voir le député Théodore Legault à Sturgeon Falls, qui lui a trouvé de l’emploi au Camp Borden. Quand il a eu assez d’argent pour payer le médecin, il est revenu à la maison; il s’ennuyait trop.

Durant ce temps-là, maman allait à l’étable le matin. Moi, j’avais douze ans. Je faisais le déjeuner pour les enfants : des crêpes de sarazin et du sirop de sucre brun. C’était en 1930. On tirait les vaches à la main. On se servait d’un séparateur pour séparer la crème du lait. On versait la crème dans un baril que l’on brassait pendant une heure pour faire du beurre que l’on rinçait ensuite à l’eau claire. Maman le mettait dans un grand bol en bois pour faire une livre. C’était très bon du beurre frais et des légumes frais. Nous avions seulement des légumes frais de notre jardin durant l’été. Les carottes étaient conservées dans le brin de scie dans la cave et on avait un carré de patates pour l’hiver. L’automne, les tomates mûres étaient cannées.

Aux Fêtes, on faisait les boucheries de boeuf, de lard, etc. La viande était gelée en morceaux. Elle était mise dans des sacs et on la conservait dans le grain pour l’hiver. On n’avait pas de radio. On avait cependant une lampe à l’huile pour faire nos devoirs le soir. Un jour, on a eu une lampe aladin; ça faisait toute une différence; on avait une belle lumière fluorescente. L’hiver, le linge était séché dans la cave sur des cordes.

Le lac Nipissing était au bout de la ferme, c’est-à-dire à un mille et demi de distance. Mon père a décidé de construire des cabines dans les années ’40. Il a fait arpenter dix lots où il a construit ses cabines. Dans ce temps là, les Américains venaient faire la pêche. C’était surtout des gens de l’Ohio. Une année, il y a eu une inondation. Alors, ils se sont rendus de la maison aux cabines en bateau sur le fossé. Maman allait faire le ménage dans les cabines.

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Plus tard, les Américains ont cessé de venir. Mon père a vendu les cabines. Il a fait arpenter d’autres lots; il y en avait 19 en tout. C’est là qu’il a commencé le trailer park. Mon père et ma mère passaient tous les deux l’été au lac durant l’été. Ils administraient tout ça: louer des bateaux, vendre des minots, voir à l’entretien, driller un puit pour avoir de la bonne eau, installer l’électricité. Maman faisait un jardin au lac. Ils avaient une bonne santé. Ils se sont construits une maison au village à Verner pour passer les hivers. Ils ont vécu 68 ans ensemble dans leur belle maison. Maman à 86 ans a été un mois à l’hôpital avant de décéder le 2 novembre 1984. Après que maman est partie, mon père est allé au Château à Sturgeon. Il est décédé un an plus tard, le 14 novembre 1985, à l’âge de 92 ans. Le bon air du lac les a conservés pour longtemps.

De ces lots au bord du lac, nous en avons tous hérités. On s’est construit de beaux chalets. La jeune génération maintenant demeure en ville. Il y en a de tous les âges. Ils se réunissent pour faire du bateau, du ski, de la pêche, de la baignade et surtout, des barbecues. Ca leur appartient…».

Annette St-Jean Lafrenière, née à Cobalt en 1918, est décédée paisiblement à l’Hôpital Général de North Bay, le 25 mars 2007 à l’âge de 88 ans.

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Annette St-Jean Lafrenière dans son magasin, le Centre du Coupon à Verner, vers 1966.

Souvenir de sa fille Carole : «Dans les années ’60, ma mère a décidé d’ouvrir un magasin de tissus avec un peu d’argent qu’elle avait hérité de ses parents. Pour elle, ce petit magasin est devenu une grande source de plaisir et une façon d’arrondir les fins de mois.  Elle adorait choisir les tissus, étaler la nouvelle marchandise, manipuler les bobines de fil, toucher les textures différentes, accueillir les dames qui venaient magasiner, rencontrer les commis voyageurs, etc. Il faut dire qu’elle confectionait tous nos vêtements, à partir de nos petites robes jusqu’à nos caleçons !»

Carole Lafrenière-Noël raconte le parcours d’une femme de caractère—Lucienne Poitras de Verner

Dans tous les villages et dans tous les quartiers des villes, on retrouve des gens dynamiques et dévoués qui s’investissent corps et âme dans leur communauté avec le souci toujours présent d’aider leur prochain. Lucienne Bouffard Poitras de Verner dans le Nipissing Ouest est l’une de ces personnes. Fièrement ancrée dans son village, Lucienne, âgée de 91 ans, est un modèle pour sa famille et son entourage. Fière et toujours active, cette femme d’nfluence transmet son message de bonheur et d’action au quotidien. En fait, on pourrait dire que sa vie exprime parfaitement bien la devise de Nipissing Ouest : Joie de vivre ! Quel est le conseil de Lucienne pour une vie heureuse et un vieillissement réussi ? C’est ce que sa cousine Carole Lafrenière-Noël nous fait découvrir par ce témoignage. 

Lucienne Poitras-profil

Lucienne Bouffard Poitras

À Verner, tout le monde connaît Lucienne Poitras. C’est la meneuse qui a élevé 14 enfants haut la main; c’est l’instigatrice d’importants projets de loisirs au service de sa communauté; c’est la dame qui se promenait encore en motoneige à l’âge de 84 ans, enfin, c’est celle qui aujourd’hui est encore pétante d’énergie malgré ses 91 ans bien sonnés!

Née à Verner en 1924, Lucienne Bouffard de son nom de fille, est l’aînée de Stanislas Bouffard et Alice Lafrenière de Verner. En 1944, à l’âge de 20 ans, Lucienne épouse Henri Poitras, également de Verner. Entre 1945 et 1964, soit pendant 19 ans, Lucienne a mis au monde 14 enfants. On peut facilement s’imaginer tout le travail que représente porter, enfanter, élever et mener à l’âge adulte 14 enfants ! Lucienne a toujours fait en sorte que ses enfants reçoivent la meilleure éducation possible, et aujourd’hui, ils et elles occupent des métiers honorables dans la région du Nipissing et l’Est ontarien (fermier, fonctionnaire, enseignante, etc).

À 50 ans, malgré une maison encore garnie de ses petits derniers, Lucienne se retrousse les manches pour donner un coup de main au projet de construction de l’aréna de Verner. Comme la construction de l’aréna inclut la construction d’une salle communautaire au deuxième étage, Lucienne met la main à la pâte pour créer une équipe d’Art et Loisir.

Jusqu’à cette époque, ce type d’activités étaient plutôt limité à Verner, mais le Club Art et Loisir est rapidement devenu l’endroit idéal pour faire de la peinture, de la sculpture, de l’artisanat, du tricot, etc., sans compter le fait que la salle devenait aussi une place de choix pour les rassemblements communautaires (repas, soirées dansantes, fêtes, etc.).

Lucienne Poitras a occupé le poste de présidente du Club Art et Loisir de Verner de 1974 à 1987. Par la suite, elle fut présidente du Club de l’Amitié pendant 12 ans (1987-1999). Si on fait le compte, c’est 25 ans de service ! Pendant son mandat, Lucienne a obtenu des octrois importants pour la rénovation du bâtiment logeant le Club de l’Amitié. C’était de bonnes années pour obtenir des fonds à l’appui de la communauté et Lucienne en a profité pour mener à bien des projets qui seraient bénéfiques pour les gens de Verner et des environs.

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Lucienne Poitras lors d’un des nombreux banquets qu’elle a organisés à Verner

Lucienne était également membre du groupe d’Entraide funéraire, ainsi qu’organisatrice  de voyages et d’activités communautaires de toutes sortes, dont ses célèbres randonnées en motoneige ! D’ailleurs, Lucienne a pratiqué le sport de la motoneige jusqu’à l’âge de 84 ans !

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Randonnée de motoneige organisée par Lucienne Poitras, Club de l’Amitié à Verner

En 1998, la municipalité du Nipissing Ouest a reconnu cette femme d’exception en lui accordant le titre de l’Aînée de l’Année pour son dévouement envers la communauté. On soulignait le fait que Lucienne était «une perfectionniste qui veut bien faire tout ce qu’elle fait, et qui retire beaucoup de satisfaction à donner, à rendre service.»

Le témoignage de ses enfants lors d’une fête familiale exprime sans détour la générosité débordande et la sensibilité humaine de leur mère Lucienne :

Lucienne Poitras (nee Bouffard) et ses 14 enfants 2014

Lucienne Poitras (née Bouffard) et ses 14 enfants 2014

«Notre maman nous a appris qu’après avoir donné naissance et élevé 14 enfants on peut rénover un Club de l’Amitié en devenant architecte, ingénieur, contremaître, financière et femme à tout faire.

Elle nous a appris qu’avancer en âge ça ne veut pas nécessairement dire vieillir et que le mot aînée ne veut pas dire vieille. Elle nous a appris que même après 50 ans on peut encore faire de la machine à neige, jouer au golf et préparer des soupers pour 100 personnes.

Elle nous a surtout appris qu’on ne doit pas essayer de tout faire soi-même, qu’il faut former des équipes qui assument les tâches du travail à accomplir. Nous l’avons aussi maintes fois entendu répéter qu’il fallait penser à préparer la relève.

Elle nous a appris à dire merci. C’est pourquoi en 10 ans de gérance du Club de l’Amitié, elle a contribué à payer une dette de $53,000 en faisant des soupers, des soirées de toutes sortes, des parties de cartes, etc.»

C’est tout un éloge que lui faisaient ses enfants, mais ça ne s’arrêtait pas là ! À l’occasion de la Fête des Mères en 2005, la communauté de Verner lui accordait le titre de «Femme et Maman de l’Année». Rien de moins !

Lucienne était connue comme la dame qui jouait au golf et qui faisait encore de la motoneige jusqu’à l’âge de 84 ans. Aujourd’hui, avec ses 91 ans bien sonnés, elle est la mère de 14 enfants et d’une quarantaine de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants. Malgré l’épreuve d’avoir perdu son conjoint, elle est demeurée resplendissante et bien portante et continue de donner l’exemple en profitant pleinement de la vie. Une femme de défis qui fait honneur à sa famille et à sa communauté. Merci Lucienne et santé !!

Certificat membre a vie a Lucienne Poitras 2002

Certificat de membre a vie remis par la mairesse Joanne Savage à Lucienne Poitras, 2002

Lucie et Fernand Lafrenière racontent un souvenir de l’école de campagne à Verner

À quoi pouvait ressembler une journée typique dans une école de campagne du Nord de l’Ontario? En se rappelant quelques souvenirs qu’ils ont racontés à leur soeur Carole Lafrenière-Noël, Lucie et Fernand Lafrenière, frère et soeur, nous invitent dans leur classe à Verner pendant les années 50. Vous verrez que la situation était loin d’être de tout repos pour l’enseignante !

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Rangée du haut, de gauche à droite: Raymonde Piquette; Jeanne Brouillette; Marcel St-Amour; Estelle Lafrenière; Maurice Rainville; Normand Brouillette; Rachel Piquette; Henri St-Amour; Carmel St-Amour; Alcide Gagnon Rangée du centre, de gauche à droite: Marcel Arbour; Bernard Glenzman; Hubert Gagnon; Rhéal Brouillette; Lucie Lafrenière; Huguette Rainville; Gaëtanne Brouillette; Lorraine Brouillette; Mariette Rainville. Rangée du bas, de gauche à droite: Gilles Beaudry; Paulette Beaudry; Micheline Rainville; Carmen Gagnon; Évelyne Arbour; Carmen Brouillette.

Lucie part la balle…

Quand j’étais enfant, dans les années 50, j’allais à l’école de campagne dans le rang Caldwell numéro 4, située à environ 2 milles de chez moi (ou 5 milles du village de Verner). Matin et soir, je marchais à l’école avec mon sac d’école et mon dîner, accompagnée de ma sœur Estelle et de mon frère Fernand. Ce dernier se souvient même qu’en hiver on «partait à l’école avec un berger allemand attelé sur un petit traineau avec des lisses en métal». Le chien Rex arrêtait inévitablement chez pepére et memére St-Jean et, rendu à l’école, il se couchait par terre et nous attendait. Parfois il fallait le faire entrer à l’intérieur à cause du froid — attelage and all.

En route pour l’école, on arrêtait sans faute chez memére et pepére St-Jean pour rencontrer notre cousine Évelyne Sedor qui venait à l’école avec nous. On espérait toujours que memére nous dise «Prends-toi une croute dans le tiroir du bas». C’est que rien ne se gaspillait chez memére St-Jean ! Le pain sec était grillé pour qu’il se conserve plus longtemps. C’était les toasts Melba de cette époque ! Comme on grandissait et qu’on jouait beaucoup dehors, on avait toujours faim et la croute de memére faisait bien notre affaire!

Screen Shot 2014-11-05 at 7.05.47 PML’école du rang Calwell numéro 4 était fréquentée par une vingtaine d’enfants dont, entre autres, des petits Piquette, des Gagnon et des Rainville. Dans la classe, il y avait plus ou moins une rangée pour chaque année scolaire, de la première à la 8e année. On avait chacun un pupitre en bois et un cahier dans lequel on pouvait écrire nos leçons. Au beau milieu de la classe se trouvait un poêle à bois qui servait à chauffer la petite école d’une pièce pendant l’hiver.

Nos maîtresses d’école étaient très jeunes. Comme elles étaient âgées de moins de 20 ans, elles trouvaient ça plutôt difficile de maintenir la discipline auprès de cette ribambelle d’enfants de tout âge qui pouvaient être pas mal turbulents !

Fernand raconte à son tour…

C’est moi qui était le plus sage (rire ux éclats)! J’étais aussi le favori de la maîtresse, mademoiselle Désange Poirier. Comme j’entendais tout ce que la maîtresse enseignait aux autres enfants, j’apprenais ce qui s’enseignait dans les autres niveaux. Elle m’a donc fait sauter une année scolaire, soit de la 5e à la 7e année. Cette Désange Poirier était belle «en mautadit». J’étais tout jeune et j’étais en amour avec elle. MDR (mort de rire!) !

Lucie poursuit…

Je me souviendrai toujours d’un événement assez cocasse. C’était un beau jour d’automne. Les petites filles étaient grimpées sur la « shed » à bois de chauffage, tandis que les garçons étaient en bas et nous taquinaient. Parmi les gars se trouvaient Alcide Gagnon et Maurice Rainville, les p’tits tanants de l’école. Moi, j’étais en haut de la shed avec ma sœur Estelle et une p’tite Rainville. Les gars nous criaient : «Qu’est-ce que vous faites en haut là les filles?» Et une des filles répondait alors : «Je m’en vais me coucher». «Ah oui ? Et quoi encore ?» demandaient les p’tits gars, et l’une de nous de répondre : «J’enlève ma robe». Ah oui ?! «Et quoi d’autre encore?».

Ma sœur Estelle, qui était parmi les plus grandes, a eu le malheur de répondre : «j’enlève ma brassière» au moment même où notre maîtresse entrait dans la cour d‘école. Catastrophe! Dans ce temps-là, parler de brassière, c’était tout un sacrilège! Notre maîtresse, sans doute une p’tite Beaudry, nous a tous mis à genou sur l’estrade, autour de son pupitre! Eh bien, vous vous imaginez bien que le party a pogné! Les enfants ricanaient tellement que l’affaire a fini en queue de poisson. Et la maîtresse a dû se résigner à nous retourner à notre pupitre.

Et le lendemain… je vous laisse deviner la suite !

 

 

 

 

 

 

Benoît Cazabon remercie les femmes de sa famille

LANGUE ET CULTURE : DEUX MOTS FÉMININS…

Par Benoît Cazabon, petit-fils de Flore, fils d’Antoinette, neveu de Florence, Juliette, Éliane et Thérèse 

Flore Legendre est née à Champion, Michigan (vers 1890). Pendant son enfance, ses parents, Alphonse Legendre et Delphina Desjardins, sont déménagés à Verner, en Ontario. Elle a épousé Andy Cazabon le 5 mai 1912 à Verner. Leur fils Valmore Cazabon a épousé Antoinette Lachance avec qui il a eu 8 filles… et Benoît, Pierre et André ! Bien entouré par les femmes de sa famille, Benoît se dit heureux d’avoir «voyagé la vie» avec ses sœurs.

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Quand je pense à « langue et culture », me vient spontanément à l’esprit de remercier en premier lieu mes parents : Valmore, maintenant décédé, et Antoinette, qui, de leur modeste milieu agricole, m’ont montré à lire avant d’aller à l’école. Je suivais leur doigt sur la page quand ils me racontaient l’Encyclopédie Grolier, les manuels d’histoire et de géographie de leur propre enfance. (Maman préférait faire la lecture le dimanche matin pendant la grande messe.) C’est à cette époque qu’on m’a surnommé : « Monsieur Pourquoi » et le « bretteux [1]». Il y avait aussi Le Bulletin des agriculteurs, L’Émérillon (je n’ai jamais compris grand-chose à leurs CX et XC[2], mais mon côté critique et rebelle vient peut-être de là) et Le Droit (qui avait à l’époque une édition du Nord de l’Ontario), aussi quelques autres rares volumes, dont La flore laurentienne. Je me souviendrai toujours de l’arrivée de ce livre chez nous. Dans la grande cuisine, mon père échangeant avec le voisin, Clovis Tourigny, qui, pipe au bec, dissertait savamment sur les qualités de son contenu. Leur épatement devant ce beau livre m’interpellait. Il me reste le souvenir de son odeur et de son nom.

Flore, c’est aussi le nom de ma belle grand-mère paternelle, avec qui j’ai vécu ma quatrième année du primaire. Elle repassait mes devoirs, me faisait lire et me demandait d’écrire quelques mots chaque soir, question de vérifier mon orthographe. Elle m’a enseigné la chaleur humaine et la gourmandise. L’une ne va pas sans l’autre.

Florence, sa fille aînée, est ma tante toute de douceur; elle m’a appris l’importance de l’écoute. J’aurais pu en tirer meilleur profit. Puis, pendant cette année chez ma grand-mère, il y a eu tante Thérèse, l’institutrice, qui y habitait aussi. Je l’admirais pour son élégance, son savoir direct et sa façon prompte de me remettre à l’ordre. J’y ai peut-être appris la valeur des bonnes questions. J’en avais bien besoin à l’époque. Pour se faire pardonner sa rigueur, elle m’a initié aux Tintin! Début de mes misères à l’école; je lisais plus que je ne travaillais.

Mais surtout, j’aimais passer chez Éliane, ma tante bien-aimée. Je dis cela comme si j’étais le seul à lui porter ce sentiment. J’avais l’impression d’être si spécial. J’ai appris d’elle le sens de l’humour, la simplicité et les bienfaits de la convivialité. Chaque visite était une fête et si, de surcroît, Maurice, son mari, se mettait de la partie et chantait en s’accompagnant à la guitare, c’était féerique.

La musique n’était pas la force de notre famille, mais il suffisait de peu pour m’émerveiller (Maurice, ton penchant western a éveillé mon côté délinquant et gitan). Plus tard, pour ma dernière année de collège et mon entrée à l’École normale, tante Juliette (la tannante!) m’a accueilli dans sa maison, pourtant bondée. Elle m’a appris la générosité et la force dans l’adversité. La langue et la culture ont besoin de la chaleur du foyer. Merci à vous tous et toutes. Benoît Cazabon, le 18 avril 2014.  www.benoitcazabon.ca

Extrait de : Cazabon, Benoît, Langue et culture : unité et discordance, publié à Prise de parole en 2007.

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[1] L’orthographe du mot demeure incertaine tout comme son sens exact. Cela ne m’a pas empêché d’agir en fonction de ce qu’en pensaient les adultes qui m’entouraient. « Bréteux ou bretteux », terme dont on m’a qualifié dans mon enfance, voulant dire quelque chose comme « personne occupée, affairée, toujours en train de monter un plan ». J’ai revu le terme bretteur dans la chronique de Louis Cornellier, Le Devoir, 10 décembre 2006, p. F-7, à propos de Ferron, en citant Marguerite Paulin, qui vient de publier un livre sur l’auteur. Il existe dans Le Robert au sens de « personne aimant se battre à l’épée ». C’est peut-être le sens que lui donnaient mes tantes pour mon goût de l’argumentation !

[2] Il s’agit de classifications dans la hiérarchie de l’Ordre de Jacques-Cartier, nommé aussi La Patente, regroupement de francophones s’opposant à l’unilinguisme du gouvernement fédéral durant l’entre-deux-guerres et jusqu’en 1965.

Lysette Brochu se souvient de sa grand-mère Anna Legendre

UNE RIVIÈRE DE LARMES…

Par Lysette Brochu, petite-fille d’Anna Legendre-Legault-Lachance et d’Omer Legault

Anna Legendre était la fille d’Alphonse Legendre et de Delphina Desjardins, mariés en 1890. Anna est née en 1897 à Champion au Michigan. Lorsqu’elle avait deux ans, ses parents sont déménagés à Verner, en Ontario. Elle a épousé Omer Legault de Verner, en 1913. Elle n’avait alors que 16 ans. Ma mère, Simone Legault, était la troisième de leur union. Omer est mort dans un feu, à Verner, en 1921. Plusieurs années plus tard, Anna s’est remariée à Xavier Lachance. En tout, elle a donné naissance à dix enfants. Elle est morte à l’âge de 97 ans, à Vanier, en Ontario.

Anna Legendre, Omer Legault

Omer Legault et Anna Legendre, le jour de leur mariage en 1913

Ma grand-mère maternelle vivait à Verner, en Ontario. Dans l’inconscience de mon jeune âge, moi, la belle naïve, je croyais que le cours d’eau traversant ce village, la rivière Veuve, avait été nommé ainsi en l’honneur de ma grand-mère, deux fois veuve. Son premier mari, Omer Legault, avait tragiquement péri dans un incendie, en 1921, à l’âge de vingt sept ans seulement, brûlé vif sous les yeux de sa famille. Ma mère nous racontait parfois quelques détails de cette nuit d’horreur qui lui avait ravi son papa.

– Dans ce temps-là, mes parents étaient propriétaires d’un magasin au village pis nous autres, on logeait dans l’appartement du haut. Une nuit, pendant que tout l’monde dormait, le feu s’est propagé dans les murs en grondant. Le bruit était si fort que ça nous a réveillés. J’avais juste trois ans, mais j’me souviens encore des hurlements de douleur de mon pére sortant du magasin comme une torche vivante devant nos yeux. Quel choc ! En sanglotant, on s’cramponnait à notre mére en criant « pôpa, pôpa »… Après avoir réussi à nous sortir, y’était retourné dans les flammes pour aller chercher sa caisse. On dit que c’est en ouvrant la porte du placard qu’y’a été victime d’un retour de flammes pis que tout y’a explodé en pleine figure… Grièvement brûlé, y’a vite été amené à l’hôpital de Sturgeon Falls en train, sur le fast, pis pendant trois interminables jours, y’a agonisé sur son lit. Y’aurait été mieux de mourir su’l’coup, pauvre lui. Heureusement par exemple, le prêtre a eu l’temps d’y donner l’Extrême-onction. Quand y’est finalement parti, ben sa jeune veuve, démunie, affolée, tellement triste, restait avec trois enfants su’ les bras, Lucien, Annette pis moé, pis un autre en chemin qu’elle a baptisé Omer comme son défunt mari.

Maman, remuant les cendres posées à jamais dans sa mémoire, continuait sa saga familiale, en nous expliquant comment sa mère, femme forte et travailleuse, les avait courageusement élevés et comment elle leur avait inculqué du respect pour les morts :

– Pauvre mére ! A besognait du matin au soir, tricotant des bas pis des pantoufles qu’a vendait, faisant des lavages, des repassages, pis du ménage pour les autres. Le dimanche, a nous habillait en noir de la tête aux pieds, ensuite a nous amenait, en marchant, sous les regards apitoyés des gens, au cimetiére, pour prier et pleurer sur la tombe à pôpa. Tout le village nous pointait du doigt en disant :

« R’gardez ces pauvres enfants ! Des orphelins de pére… ah ! si cé pas une situation déplorable ! » Arrivée à cette partie de ses souvenirs, maman se taisait. Perdue dans sa peine pour cette jeune fille d’autrefois, le visage assombri, incapable de se résoudre à continuer sur ce retour dans le monde de sa petite enfance, elle fermait les yeux afin de chasser les images qu’elle venait d’évoquer, tentant, du mieux qu’elle le pouvait, de réprimer de trop forts sentiments et, elle hochait la tête. Nous la pressions de questions, l’encourageant à raconter le reste de son gris et cruel passé, car si nous connaissions l’histoire par coeur, nous nous sentions chaque fois plus près d’elle, saisissant mieux sa persistante mélancolie en sourdine, comprenant à notre manière que des blessures aussi grandes ne s’effacent jamais et, quoi qu’il en soit, le temps, les années, les silences, ne font que les approfondir. Après une longue pause, suivie d’un grand soupir, elle se redressait et reprenait le fil de son récit.

– En tout cas les enfants, votre grand-mére a mené cette vie monotone, faisant des économies de bouts de chandelle, pendant de nombreuses années avant l’arrivée dans sa vie d’un Monsieur Xavier Lachance, veuf lui itou, à deux reprises à part ça, et le pére de trois grands gars, Lionel, Gaspar pis Delval. Monsieur Lachance venait porter ses brassées de lavage chez nous. Ça pas pris ben du temps qu’y a faite sa grand’ demande pis les deux veufs, à la surprise de tous, ont décidé de se marier…

Saisons d'or et d'argileExtrait de : Brochu, Lysette, Saisons d’or et d’argile, tableaux de vie, Vermillon, Ottawa, 2005, 268 p. Récits publiés dans Parole vivante, no 58, p. 18 à 21, Réimpression en juin 2011, ISBN-13 : 978-1-897058-21-3

 

Carole Lafrenière-Noël honore le legs de Doloris Roberge

L’héritage du lac Nipissing : le legs familial de Doloris Roberge  et Albert St-Jean dans la région de Verner – Lavigne par Carole Lafrenière-Noël, petite-fille de Doloris et Albert

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