Carole Lafrenière-Noël raconte le parcours d’une femme de caractère—Lucienne Poitras de Verner

Dans tous les villages et dans tous les quartiers des villes, on retrouve des gens dynamiques et dévoués qui s’investissent corps et âme dans leur communauté avec le souci toujours présent d’aider leur prochain. Lucienne Bouffard Poitras de Verner dans le Nipissing Ouest est l’une de ces personnes. Fièrement ancrée dans son village, Lucienne, âgée de 91 ans, est un modèle pour sa famille et son entourage. Fière et toujours active, cette femme d’nfluence transmet son message de bonheur et d’action au quotidien. En fait, on pourrait dire que sa vie exprime parfaitement bien la devise de Nipissing Ouest : Joie de vivre ! Quel est le conseil de Lucienne pour une vie heureuse et un vieillissement réussi ? C’est ce que sa cousine Carole Lafrenière-Noël nous fait découvrir par ce témoignage. 

Lucienne Poitras-profil

Lucienne Bouffard Poitras

À Verner, tout le monde connaît Lucienne Poitras. C’est la meneuse qui a élevé 14 enfants haut la main; c’est l’instigatrice d’importants projets de loisirs au service de sa communauté; c’est la dame qui se promenait encore en motoneige à l’âge de 84 ans, enfin, c’est celle qui aujourd’hui est encore pétante d’énergie malgré ses 91 ans bien sonnés!

Née à Verner en 1924, Lucienne Bouffard de son nom de fille, est l’aînée de Stanislas Bouffard et Alice Lafrenière de Verner. En 1944, à l’âge de 20 ans, Lucienne épouse Henri Poitras, également de Verner. Entre 1945 et 1964, soit pendant 19 ans, Lucienne a mis au monde 14 enfants. On peut facilement s’imaginer tout le travail que représente porter, enfanter, élever et mener à l’âge adulte 14 enfants ! Lucienne a toujours fait en sorte que ses enfants reçoivent la meilleure éducation possible, et aujourd’hui, ils et elles occupent des métiers honorables dans la région du Nipissing et l’Est ontarien (fermier, fonctionnaire, enseignante, etc).

À 50 ans, malgré une maison encore garnie de ses petits derniers, Lucienne se retrousse les manches pour donner un coup de main au projet de construction de l’aréna de Verner. Comme la construction de l’aréna inclut la construction d’une salle communautaire au deuxième étage, Lucienne met la main à la pâte pour créer une équipe d’Art et Loisir.

Jusqu’à cette époque, ce type d’activités étaient plutôt limité à Verner, mais le Club Art et Loisir est rapidement devenu l’endroit idéal pour faire de la peinture, de la sculpture, de l’artisanat, du tricot, etc., sans compter le fait que la salle devenait aussi une place de choix pour les rassemblements communautaires (repas, soirées dansantes, fêtes, etc.).

Lucienne Poitras a occupé le poste de présidente du Club Art et Loisir de Verner de 1974 à 1987. Par la suite, elle fut présidente du Club de l’Amitié pendant 12 ans (1987-1999). Si on fait le compte, c’est 25 ans de service ! Pendant son mandat, Lucienne a obtenu des octrois importants pour la rénovation du bâtiment logeant le Club de l’Amitié. C’était de bonnes années pour obtenir des fonds à l’appui de la communauté et Lucienne en a profité pour mener à bien des projets qui seraient bénéfiques pour les gens de Verner et des environs.

Lucienne Poitras (née Bouffard) Verner Ont

Lucienne Poitras lors d’un des nombreux banquets qu’elle a organisés à Verner

Lucienne était également membre du groupe d’Entraide funéraire, ainsi qu’organisatrice  de voyages et d’activités communautaires de toutes sortes, dont ses célèbres randonnées en motoneige ! D’ailleurs, Lucienne a pratiqué le sport de la motoneige jusqu’à l’âge de 84 ans !

Lucienne Poitras moto

Randonnée de motoneige organisée par Lucienne Poitras, Club de l’Amitié à Verner

En 1998, la municipalité du Nipissing Ouest a reconnu cette femme d’exception en lui accordant le titre de l’Aînée de l’Année pour son dévouement envers la communauté. On soulignait le fait que Lucienne était «une perfectionniste qui veut bien faire tout ce qu’elle fait, et qui retire beaucoup de satisfaction à donner, à rendre service.»

Le témoignage de ses enfants lors d’une fête familiale exprime sans détour la générosité débordande et la sensibilité humaine de leur mère Lucienne :

Lucienne Poitras (nee Bouffard) et ses 14 enfants 2014

Lucienne Poitras (née Bouffard) et ses 14 enfants 2014

«Notre maman nous a appris qu’après avoir donné naissance et élevé 14 enfants on peut rénover un Club de l’Amitié en devenant architecte, ingénieur, contremaître, financière et femme à tout faire.

Elle nous a appris qu’avancer en âge ça ne veut pas nécessairement dire vieillir et que le mot aînée ne veut pas dire vieille. Elle nous a appris que même après 50 ans on peut encore faire de la machine à neige, jouer au golf et préparer des soupers pour 100 personnes.

Elle nous a surtout appris qu’on ne doit pas essayer de tout faire soi-même, qu’il faut former des équipes qui assument les tâches du travail à accomplir. Nous l’avons aussi maintes fois entendu répéter qu’il fallait penser à préparer la relève.

Elle nous a appris à dire merci. C’est pourquoi en 10 ans de gérance du Club de l’Amitié, elle a contribué à payer une dette de $53,000 en faisant des soupers, des soirées de toutes sortes, des parties de cartes, etc.»

C’est tout un éloge que lui faisaient ses enfants, mais ça ne s’arrêtait pas là ! À l’occasion de la Fête des Mères en 2005, la communauté de Verner lui accordait le titre de «Femme et Maman de l’Année». Rien de moins !

Lucienne était connue comme la dame qui jouait au golf et qui faisait encore de la motoneige jusqu’à l’âge de 84 ans. Aujourd’hui, avec ses 91 ans bien sonnés, elle est la mère de 14 enfants et d’une quarantaine de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants. Malgré l’épreuve d’avoir perdu son conjoint, elle est demeurée resplendissante et bien portante et continue de donner l’exemple en profitant pleinement de la vie. Une femme de défis qui fait honneur à sa famille et à sa communauté. Merci Lucienne et santé !!

Certificat membre a vie a Lucienne Poitras 2002

Certificat de membre a vie remis par la mairesse Joanne Savage à Lucienne Poitras, 2002

Lucie et Fernand Lafrenière racontent un souvenir de l’école de campagne à Verner

À quoi pouvait ressembler une journée typique dans une école de campagne du Nord de l’Ontario? En se rappelant quelques souvenirs qu’ils ont racontés à leur soeur Carole Lafrenière-Noël, Lucie et Fernand Lafrenière, frère et soeur, nous invitent dans leur classe à Verner pendant les années 50. Vous verrez que la situation était loin d’être de tout repos pour l’enseignante !

Lafrenière

Rangée du haut, de gauche à droite: Raymonde Piquette; Jeanne Brouillette; Marcel St-Amour; Estelle Lafrenière; Maurice Rainville; Normand Brouillette; Rachel Piquette; Henri St-Amour; Carmel St-Amour; Alcide Gagnon Rangée du centre, de gauche à droite: Marcel Arbour; Bernard Glenzman; Hubert Gagnon; Rhéal Brouillette; Lucie Lafrenière; Huguette Rainville; Gaëtanne Brouillette; Lorraine Brouillette; Marielle Rainville. Rangée du bas, de gauche à droite: Gilles Beaudry; Paulette Beaudry; Micheline Rainville; Carmen Gagnon; Évelyne Arbour; Carmen Brouillette.

Lucie part la balle…

Quand j’étais enfant, dans les années 50, j’allais à l’école de campagne dans le rang Caldwell numéro 4, située à environ 2 milles de chez moi (ou 5 milles du village de Verner). Matin et soir, je marchais à l’école avec mon sac d’école et mon dîner, accompagnée de ma sœur Estelle et de mon frère Fernand. Ce dernier se souvient même qu’en hiver on «partait à l’école avec un berger allemand attelé sur un petit traineau avec des lisses en métal». Le chien Rex arrêtait inévitablement chez pepére et memére St-Jean et, rendu à l’école, il se couchait par terre et nous attendait. Parfois il fallait le faire entrer à l’intérieur à cause du froid — attelage and all.

En route pour l’école, on arrêtait sans faute chez memére et pepére St-Jean pour rencontrer notre cousine Évelyne Sedor qui venait à l’école avec nous. On espérait toujours que memére nous dise «Prends-toi une croute dans le tiroir du bas». C’est que rien ne se gaspillait chez memére St-Jean ! Le pain sec était grillé pour qu’il se conserve plus longtemps. C’était les toasts Melba de cette époque ! Comme on grandissait et qu’on jouait beaucoup dehors, on avait toujours faim et la croute de memére faisait bien notre affaire!

Screen Shot 2014-11-05 at 7.05.47 PML’école du rang Calwell numéro 4 était fréquentée par une vingtaine d’enfants dont, entre autres, des petits Piquette, des Gagnon et des Rainville. Dans la classe, il y avait plus ou moins une rangée pour chaque année scolaire, de la première à la 8e année. On avait chacun un pupitre en bois et un cahier dans lequel on pouvait écrire nos leçons. Au beau milieu de la classe se trouvait un poêle à bois qui servait à chauffer la petite école d’une pièce pendant l’hiver.

Nos maîtresses d’école étaient très jeunes. Comme elles étaient âgées de moins de 20 ans, elles trouvaient ça plutôt difficile de maintenir la discipline auprès de cette ribambelle d’enfants de tout âge qui pouvaient être pas mal turbulents !

Fernand raconte à son tour…

C’est moi qui était le plus sage (rire ux éclats)! J’étais aussi le favori de la maîtresse, mademoiselle Désange Poirier. Comme j’entendais tout ce que la maîtresse enseignait aux autres enfants, j’apprenais ce qui s’enseignait dans les autres niveaux. Elle m’a donc fait sauter une année scolaire, soit de la 5e à la 7e année. Cette Désange Poirier était belle «en mautadit». J’étais tout jeune et j’étais en amour avec elle. MDR (mort de rire!) !

Lucie poursuit…

Je me souviendrai toujours d’un événement assez cocasse. C’était un beau jour d’automne. Les petites filles étaient grimpées sur la « shed » à bois de chauffage, tandis que les garçons étaient en bas et nous taquinaient. Parmi les gars se trouvaient Alcide Gagnon et Maurice Rainville, les p’tits tanants de l’école. Moi, j’étais en haut de la shed avec ma sœur Estelle et une p’tite Rainville. Les gars nous criaient : «Qu’est-ce que vous faites en haut là les filles?» Et une des filles répondait alors : «Je m’en vais me coucher». «Ah oui ? Et quoi encore ?» demandaient les p’tits gars, et l’une de nous de répondre : «J’enlève ma robe». Ah oui ?! «Et quoi d’autre encore?».

Ma sœur Estelle, qui était parmi les plus grandes, a eu le malheur de répondre : «j’enlève ma brassière» au moment même où notre maîtresse entrait dans la cour d‘école. Catastrophe! Dans ce temps-là, parler de brassière, c’était tout un sacrilège! Notre maîtresse, sans doute une p’tite Beaudry, nous a tous mis à genou sur l’estrade, autour de son pupitre! Eh bien, vous vous imaginez bien que le party a pogné! Les enfants ricanaient tellement que l’affaire a fini en queue de poisson. Et la maîtresse a dû se résigner à nous retourner à notre pupitre.

Et le lendemain… je vous laisse deviner la suite !

 

 

 

 

 

 

Benoît Cazabon remercie les femmes de sa famille

LANGUE ET CULTURE : DEUX MOTS FÉMININS…

Par Benoît Cazabon, petit-fils de Flore, fils d’Antoinette, neveu de Florence, Juliette, Éliane et Thérèse 

Flore Legendre est née à Champion, Michigan (vers 1890). Pendant son enfance, ses parents, Alphonse Legendre et Delphina Desjardins, sont déménagés à Verner, en Ontario. Elle a épousé Andy Cazabon le 5 mai 1912 à Verner. Leur fils Valmore Cazabon a épousé Antoinette Lachance avec qui il a eu 8 filles… et Benoît, Pierre et André ! Bien entouré par les femmes de sa famille, Benoît se dit heureux d’avoir «voyagé la vie» avec ses sœurs.

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Quand je pense à « langue et culture », me vient spontanément à l’esprit de remercier en premier lieu mes parents : Valmore, maintenant décédé, et Antoinette, qui, de leur modeste milieu agricole, m’ont montré à lire avant d’aller à l’école. Je suivais leur doigt sur la page quand ils me racontaient l’Encyclopédie Grolier, les manuels d’histoire et de géographie de leur propre enfance. (Maman préférait faire la lecture le dimanche matin pendant la grande messe.) C’est à cette époque qu’on m’a surnommé : « Monsieur Pourquoi » et le « bretteux [1]». Il y avait aussi Le Bulletin des agriculteurs, L’Émérillon (je n’ai jamais compris grand-chose à leurs CX et XC[2], mais mon côté critique et rebelle vient peut-être de là) et Le Droit (qui avait à l’époque une édition du Nord de l’Ontario), aussi quelques autres rares volumes, dont La flore laurentienne. Je me souviendrai toujours de l’arrivée de ce livre chez nous. Dans la grande cuisine, mon père échangeant avec le voisin, Clovis Tourigny, qui, pipe au bec, dissertait savamment sur les qualités de son contenu. Leur épatement devant ce beau livre m’interpellait. Il me reste le souvenir de son odeur et de son nom.

Flore, c’est aussi le nom de ma belle grand-mère paternelle, avec qui j’ai vécu ma quatrième année du primaire. Elle repassait mes devoirs, me faisait lire et me demandait d’écrire quelques mots chaque soir, question de vérifier mon orthographe. Elle m’a enseigné la chaleur humaine et la gourmandise. L’une ne va pas sans l’autre.

Florence, sa fille aînée, est ma tante toute de douceur; elle m’a appris l’importance de l’écoute. J’aurais pu en tirer meilleur profit. Puis, pendant cette année chez ma grand-mère, il y a eu tante Thérèse, l’institutrice, qui y habitait aussi. Je l’admirais pour son élégance, son savoir direct et sa façon prompte de me remettre à l’ordre. J’y ai peut-être appris la valeur des bonnes questions. J’en avais bien besoin à l’époque. Pour se faire pardonner sa rigueur, elle m’a initié aux Tintin! Début de mes misères à l’école; je lisais plus que je ne travaillais.

Mais surtout, j’aimais passer chez Éliane, ma tante bien-aimée. Je dis cela comme si j’étais le seul à lui porter ce sentiment. J’avais l’impression d’être si spécial. J’ai appris d’elle le sens de l’humour, la simplicité et les bienfaits de la convivialité. Chaque visite était une fête et si, de surcroît, Maurice, son mari, se mettait de la partie et chantait en s’accompagnant à la guitare, c’était féerique.

La musique n’était pas la force de notre famille, mais il suffisait de peu pour m’émerveiller (Maurice, ton penchant western a éveillé mon côté délinquant et gitan). Plus tard, pour ma dernière année de collège et mon entrée à l’École normale, tante Juliette (la tannante!) m’a accueilli dans sa maison, pourtant bondée. Elle m’a appris la générosité et la force dans l’adversité. La langue et la culture ont besoin de la chaleur du foyer. Merci à vous tous et toutes. Benoît Cazabon, le 18 avril 2014.  www.benoitcazabon.ca

Extrait de : Cazabon, Benoît, Langue et culture : unité et discordance, publié à Prise de parole en 2007.

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* * *

[1] L’orthographe du mot demeure incertaine tout comme son sens exact. Cela ne m’a pas empêché d’agir en fonction de ce qu’en pensaient les adultes qui m’entouraient. « Bréteux ou bretteux », terme dont on m’a qualifié dans mon enfance, voulant dire quelque chose comme « personne occupée, affairée, toujours en train de monter un plan ». J’ai revu le terme bretteur dans la chronique de Louis Cornellier, Le Devoir, 10 décembre 2006, p. F-7, à propos de Ferron, en citant Marguerite Paulin, qui vient de publier un livre sur l’auteur. Il existe dans Le Robert au sens de « personne aimant se battre à l’épée ». C’est peut-être le sens que lui donnaient mes tantes pour mon goût de l’argumentation !

[2] Il s’agit de classifications dans la hiérarchie de l’Ordre de Jacques-Cartier, nommé aussi La Patente, regroupement de francophones s’opposant à l’unilinguisme du gouvernement fédéral durant l’entre-deux-guerres et jusqu’en 1965.

Lysette Brochu se souvient de sa grand-mère Anna Legendre

UNE RIVIÈRE DE LARMES…

Par Lysette Brochu, petite-fille d’Anna Legendre-Legault-Lachance et d’Omer Legault

Anna Legendre était la fille d’Alphonse Legendre et de Delphina Desjardins, mariés en 1890. Anna est née en 1897 à Champion au Michigan. Lorsqu’elle avait deux ans, ses parents sont déménagés à Verner, en Ontario. Elle a épousé Omer Legault de Verner, en 1913. Elle n’avait alors que 16 ans. Ma mère, Simone Legault, était la troisième de leur union. Omer est mort dans un feu, à Verner, en 1921. Plusieurs années plus tard, Anna s’est remariée à Xavier Lachance. En tout, elle a donné naissance à dix enfants. Elle est morte à l’âge de 97 ans, à Vanier, en Ontario.

Anna Legendre, Omer Legault

Omer Legault et Anna Legendre, le jour de leur mariage en 1913

Ma grand-mère maternelle vivait à Verner, en Ontario. Dans l’inconscience de mon jeune âge, moi, la belle naïve, je croyais que le cours d’eau traversant ce village, la rivière Veuve, avait été nommé ainsi en l’honneur de ma grand-mère, deux fois veuve. Son premier mari, Omer Legault, avait tragiquement péri dans un incendie, en 1921, à l’âge de vingt sept ans seulement, brûlé vif sous les yeux de sa famille. Ma mère nous racontait parfois quelques détails de cette nuit d’horreur qui lui avait ravi son papa.

– Dans ce temps-là, mes parents étaient propriétaires d’un magasin au village pis nous autres, on logeait dans l’appartement du haut. Une nuit, pendant que tout l’monde dormait, le feu s’est propagé dans les murs en grondant. Le bruit était si fort que ça nous a réveillés. J’avais juste trois ans, mais j’me souviens encore des hurlements de douleur de mon pére sortant du magasin comme une torche vivante devant nos yeux. Quel choc ! En sanglotant, on s’cramponnait à notre mére en criant « pôpa, pôpa »… Après avoir réussi à nous sortir, y’était retourné dans les flammes pour aller chercher sa caisse. On dit que c’est en ouvrant la porte du placard qu’y’a été victime d’un retour de flammes pis que tout y’a explodé en pleine figure… Grièvement brûlé, y’a vite été amené à l’hôpital de Sturgeon Falls en train, sur le fast, pis pendant trois interminables jours, y’a agonisé sur son lit. Y’aurait été mieux de mourir su’l’coup, pauvre lui. Heureusement par exemple, le prêtre a eu l’temps d’y donner l’Extrême-onction. Quand y’est finalement parti, ben sa jeune veuve, démunie, affolée, tellement triste, restait avec trois enfants su’ les bras, Lucien, Annette pis moé, pis un autre en chemin qu’elle a baptisé Omer comme son défunt mari.

Maman, remuant les cendres posées à jamais dans sa mémoire, continuait sa saga familiale, en nous expliquant comment sa mère, femme forte et travailleuse, les avait courageusement élevés et comment elle leur avait inculqué du respect pour les morts :

– Pauvre mére ! A besognait du matin au soir, tricotant des bas pis des pantoufles qu’a vendait, faisant des lavages, des repassages, pis du ménage pour les autres. Le dimanche, a nous habillait en noir de la tête aux pieds, ensuite a nous amenait, en marchant, sous les regards apitoyés des gens, au cimetiére, pour prier et pleurer sur la tombe à pôpa. Tout le village nous pointait du doigt en disant :

« R’gardez ces pauvres enfants ! Des orphelins de pére… ah ! si cé pas une situation déplorable ! » Arrivée à cette partie de ses souvenirs, maman se taisait. Perdue dans sa peine pour cette jeune fille d’autrefois, le visage assombri, incapable de se résoudre à continuer sur ce retour dans le monde de sa petite enfance, elle fermait les yeux afin de chasser les images qu’elle venait d’évoquer, tentant, du mieux qu’elle le pouvait, de réprimer de trop forts sentiments et, elle hochait la tête. Nous la pressions de questions, l’encourageant à raconter le reste de son gris et cruel passé, car si nous connaissions l’histoire par coeur, nous nous sentions chaque fois plus près d’elle, saisissant mieux sa persistante mélancolie en sourdine, comprenant à notre manière que des blessures aussi grandes ne s’effacent jamais et, quoi qu’il en soit, le temps, les années, les silences, ne font que les approfondir. Après une longue pause, suivie d’un grand soupir, elle se redressait et reprenait le fil de son récit.

– En tout cas les enfants, votre grand-mére a mené cette vie monotone, faisant des économies de bouts de chandelle, pendant de nombreuses années avant l’arrivée dans sa vie d’un Monsieur Xavier Lachance, veuf lui itou, à deux reprises à part ça, et le pére de trois grands gars, Lionel, Gaspar pis Delval. Monsieur Lachance venait porter ses brassées de lavage chez nous. Ça pas pris ben du temps qu’y a faite sa grand’ demande pis les deux veufs, à la surprise de tous, ont décidé de se marier…

Saisons d'or et d'argileExtrait de : Brochu, Lysette, Saisons d’or et d’argile, tableaux de vie, Vermillon, Ottawa, 2005, 268 p. Récits publiés dans Parole vivante, no 58, p. 18 à 21, Réimpression en juin 2011, ISBN-13 : 978-1-897058-21-3

 

Carole Lafrenière-Noël honore le legs de Doloris Roberge

L’héritage du lac Nipissing : le legs familial de Doloris Roberge  et Albert St-Jean dans la région de Verner – Lavigne par Carole Lafrenière-Noël, petite-fille de Doloris et Albert

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