Dans les archives du journal L’horizon – la bien-aimée Lucille Bastarache

Lucille Bastarache

Lucille Bastarache

Née à Chelmsford le 13 mars 1934, Lucille Bastarache a vécu toute sa vie dans différentes villes du Nord en passant par Hearst, Timmins, Moonbeam et Kapuskasing. Pendant 25 ans, cette femme généreuse a accueilli dans son foyer, (avec son conjoint Laurier), des enfants de tout âge provenant de l’Aide à l’enfance de Kapuskasing . Elle les a guidés, soignés, et surtout, elle les a aimés. Plus de 120 enfants ont pu ainsi trouver chez Lucille un refuge temporaire aimant et sécuritaire. À l’âge adulte, plusieurs de ces enfants sont revenus saluer celle qu’ils appelaient bien affectueusement Mémé Bastarache.

Cette Grande Dame au coeur d’or est décédée en 2003, mais jamais elle ne sera oubliée. Sa nièce Suzanne Girard Whissell m’a fait parvenir un texte paru dans le journal L’horizon, édition du 22 juin 2001 (volume 6, no 20). Cliquez sur le lien suivant pour lire l’article. Le texte raconte la vie courageuse de Lucille et d’une famille canadienne-française du Nord de l’Ontario à partir de l’époque des années 30. Veuillez noter qu’il y a numérisation incomplète de la colonne de droite de l’article, mais vous pouvez tout de même lire le texte aisément.

Lien pour lire l’article : La grande générosité de Mémé Bastarache

NOTE : Les familles d’accueil constituent un moyen de fournir un foyer temporaire aux enfants qui ne peuvent plus vivre de façon sécuritaire avec leurs parents ou les personnes qui en sont responsables. Les parents de familles d’accueil fournissent les soins quotidiens à un enfant au nom d’une société d’aide à l’enfance. http://www.children.gov.on.ca

Chloé Mailloux raconte le combat des femmes en temps de guerre

Chloé Mailloux

Chloé Mailloux

Chloé Mailloux est une jeune auteure franco-ontarienne qui réfléchit à la lutte des femmes et à leur influence sur la société canadienne.

Étudiante à l’école secondaire Franco-Cité à Nipissing Ouest, Chloé a écrit un texte qui met en lumière le trajet des femmes qui ont fait évoluer les mentalités canadiennes au cours du siècle dernier, tant par les gestes qu’elles ont posés que par les paroles qu’elles ont prononcées. Le sujet de sa réflexion porte plus particulièrement sur les femmes qui ont contribué à l’effort de guerre en terre canadienne et outre-mer. En choisissant ce sujet, la démarche de Chloé s’inscrit, elle aussi, dans les gestes des femmes d’influence en Ontario français.

Selon Chloé, si les filles de sa génération sont libres de faire ce qu’elles veulent aujourd’hui, c’est en partie grâce au combat des femmes en temps de guerre. Elle a obtenu un Prix d’histoire du gouvernement du Canada en 2015 pour son texte inspirant que voici. Nous lui offrons nos plus sincères félicitations !

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Le Canada a beaucoup évolué en tant que pays au cours du dernier siècle. L’un des plus grands changements ressortis de cette époque a été l’acceptation de la femme comme étant égale à l’homme. Ce pas important vers l’évolution fut réalisé lors des deux guerres mondiales mais c’est surtout durant la Première Grande Guerre de 1914 à 1918 que l’évolution a débuté. La Première Guerre mondiale a eu l’incidence la plus importante sur la vie des femmes au Canada car pour la première fois, elles ont ressenti un sentiment de fierté et d’utilité au sein de leur pays. La contribution des femmes lors de la Première Guerre mondiale a donné naissance à une nouvelle mentalité chez les Canadiens : que les femmes avaient la capacité de faire autre chose qu’être mère au foyer. Les Canadiens ont pris conscience pendant la Première Guerre mondiale, que les femmes pouvaient travailler à l’extérieur de leur cuisine et ainsi, contribuer à l’économie canadienne. La Seconde Guerre est venue assurer la continuité d’une étape importante dans l’histoire du Canada bien amorcée par la Première Guerre.

C’est durant la Première Guerre mondiale que les femmes ont pris les responsabilités laissées par les hommes (leurs frères, leurs maris et leurs fils) qui devaient aller au front. Du jour au lendemain, les Canadiennes ont assumé les responsabilités familiales à elles seules. Plusieurs hommes ont perdu la vie durant la guerre et elles ont dû faire plusieurs sacrifices au cours de cette période. L’indépendance des femmes a certainement entraîné de la souffrance, mais en même temps, cette Première Guerre mondiale leur a donné plusieurs opportunités. La Première Guerre a permis aux femmes de prouver qu’elles étaient capables de gérer un pays et de fournir un effort semblable à celui que les hommes apportaient sur le marché industriel. Malgré le fait qu’elles travaillaient dans des usines depuis les années 1880, les femmes n’avaient jamais travaillé dans l’industrie lourde. Cependant, au début de la Première Guerre, il ne restait pas suffisamment d’hommes pour occuper tous les postes de l’industrie lourde donc ils ont été accordés aux femmes. Presque 30 000 femmes se sont mises à travailler dans les usines de munition en plus des autres femmes qui travaillaient dans les fonderies, les ateliers, les usines de construction d’avion et les chantiers navals.[1] Les femmes ont aussi trouvé des emplois dans les domaines des transports, de la force policière, de la fonction publique, des banques, des compagnies d’assurance et des fermes.

Monument aux infirmières

Monument à la mémoire des infirmières Première Guerre mondiale http://postalhistorycorner.blogspot.ca/

En plus d’occuper des emplois au Canada, plusieurs femmes ont traversé l’Atlantique afin de travailler auprès des hommes. Bien qu’elles ne pouvaient pas se battre, 2 400 infirmières canadiennes se sont occupées des soldats canadiens et alliés dans les hôpitaux militaires. Certaines d’entre elles ont ensuite été reconnues pour leur courage et le Monument commémoratif des infirmières militaires situé au Parlement à Ottawa rend hommage à leur service.[2] Pour la première fois dans l’histoire, les femmes se sentaient importantes et capables d’oeuvrer ailleurs qu’au sein de leur famille.

Les nouveaux rôles joués par les femmes les ont poussées à s’affirmer davantage et à s’impliquer dans la vie publique. Elles ont commencé à prendre leur place dans les domaines sociaux tels que le journalisme, le travail social, l’enseignement et la santé publique. De plus en plus, on voyait des femmes se lancer en médecine et en droit. Elles voulaient se faire reconnaître. Dans les grandes villes, les femmes demandaient de meilleures conditions de travail, des logements plus adéquats et une amélioration de l’hygiène et certains groupes offraient de la formation pour les femmes.

Les femmes ont aussi réclamé le droit à la propriété foncière. Des réformatrices telles que Emily Murphy ont persuadé des législateurs à adopter des lois telles que le Married Women’s Relief Act, qui accordait aux veuves une partie de l’héritage de leurs maris.[3] Les femmes revendiquaient des choses qu’elles n’avaient jamais demandées auparavant et plusieurs lois ont été passées pour leur accorder plus de droits. Leurs façons de penser avaient complètement changées. Les suffragettes continuaient de militer pour le droit de vote. Leur première victoire fût le 26 janvier 1916 pendant la Première Guerre mondiale, alors que les femmes obtenaient le droit de vote aux élections provinciales du Manitoba. En 1914, Nellie McClung, leader du mouvement Political Equality League avait affirmé au Premier Ministre du Manitoba Rodmond Roblin « qu’elle et ses partisans finiraient par avoir sa peau. »[4] Quelques mois plus tard, l’Ontario, la Saskatchewan, l’Alberta et la Colombie-Britannique ont suivi en accordant elles aussi le droit de vote aux femmes. Durant la Première Guerre en 1917, le gouvernement canadien a passé la Loi des élections en temps de guerre qui citait que toutes les femmes infirmières de l’armée et les femmes ayant un fils, mari ou frère dans l’armée pouvaient voter aux élections fédérales.[5] Grâce à leurs efforts pendant la Première Guerre mondiale, les femmes du Canada ont obtenu le droit de vote en 1918.[6]

Durant la Première Guerre mondiale, les femmes ont pratiqué des emplois qui, avant, étaient donnés uniquement aux hommes. Cette contribution importante a ouvert les yeux aux Canadiens qui ont commencé à comprendre que les femmes étaient aussi importantes que les hommes. Le rôle des femmes durant la Première Guerre mondiale a changé la perception complète de l’image de la femme au Canada. Grâce à l’importance de la guerre, les stéréotypes masculins et féminins ont commencé à disparaître et cette nouvelle vision a inspiré le monde d’aujourd’hui où hommes et femmes peuvent évoluer de façon égale. L’évolution de la femme a inspiré d’autres groupes minoritaires à lutter eux aussi pour obtenir des droits tels que les Premières Nations, les immigrants et les étudiants souhaitant à leur tour s’émanciper comme les femmes l’ont fait pendant la Première Guerre mondiale.

[1] Jacques Paul COUTURIER et Réjean OUELLETTE, L’expérience canadienne, des origines à nos jours, page 284.

[2] ANCIENS COMBATTANTS CANADA, « Infirmières militaires du Canada », page consultée le 9 avril 2015. http://www.veterans.gc.ca/fra/remembrance/those-who-served/women-and-war/nursing-sisters

[3] Garfield NEWMAN, Regard sur le Canada, Montréal, Chenelière, page 97.

[4] MANITOBIA. Ressources numériques sur l’histoire du Manitoba, « Les femmes obtiennent le vote », page consultée le 11 avril 2015. http://manitobia.ca/content/fr/themes/wwv.

[5] Garfield NEWMAN, Regard sur le Canada, Montréal, Chenelière, page 97.

[6] Jacques Paul COUTURIER et Réjean OUELLETTE, L’expérience canadienne, des origines à nos jours, page 286.

NOTE : Ce texte fut également publié dans La Tribune de Nipissing Ouest.

PRIX : http://www.histoirecanada.ca/Prix-Histoire/Prix-pour-eleves/Textes-gagnants?year=2015

Lisette Lauzon rend hommage à une femme de coeur, sa soeur Colette

Colette Doiron

Colette Doiron

Parfois les femmes d’influence en Ontario français sont tout près de nous, assises à notre table familiale, partageant notre quotidien, nos peines, nos joies et nos défis de tous les jours. Elles sont nos mères, nos tantes, nos grands-mères, nos cousines.

Elles sont aussi nos soeurs, comme c’est le cas dans cet hommage que Lisette Lauzon rend à sa soeur aînée Colette Doiron. Femme de coeur et d’influence, Colette a profondément touché la vie des gens dans son patelin à Matheson et les environs. S’il est un mot qui décrit bien la vie de Colette, c’est le mot «passion». Passion pour l’être humain, pour la vie, pour le don de soi.  Passion pour la famille, l’éducation, l’amitié. Passion pour l’Amour avec un A majuscule.

Fille d’Hector Courchesne et d’Anédine Robitaille, ma soeur Colette est née dans la région de Bouchette au Québec le 6 novembre 1933, mais c’est à Timmins qu’elle a grandi à partir de l’âge de six mois. Elle a fréquenté l’école St-Charles à Timmins et, par la suite, l’Académie Ste-Marie à Haileybury, mais des circonstances familiales ont fait en sorte que ma soeur a dû abandonner ses études afin d’aider la famille de 7 enfants. Pour soutenir les finances familiales, Colette est allée travailler à l’hôpital St-Mary’s de Timmins avec notre soeur Monique.

Colette et famille

Famille Courchesne vers 1954. Colette est la 2e à gauche.

Toujours avide de parfaire ses études, Colette a suivi des cours du soir en dactylographie aux début des années l950, tout en poursuivant son travail à l’hôpital. Belle et dynamique, les prétendants ne se firent pas attendre et ma soeur Colette fixa son regard amoureux sur Clifford Doiron qu’elle a épousé le 28 novembre 1951. Ce fut le début d’une grande aventure marquée de moments inoubliables. Je vous en raconte quelques-uns…

En 1956, Colette et Clifford sont déménagés à Matheson avec leurs deux trésors — leur fille aînée Joanne et leur belle fillette Carole. Peu après, un fils prénommé Guy est venu compléter leur famille. Jeune couple enthousiaste et entreprenant, Cliff et Colette fondèrent, non seulement une famille, mais aussi une entreprise à grand succès dans leur village — la compagnie Matheson Electric.

Colette Doiron, filles

Colette, Clifford et deux de leurs enfants vers 1958

Une fois de plus, Colette relevait les défis sur sa route en gérant tous les aspects du magasin, s’occupant de la vente de meubles et d’appareils ménagers tout en élevant sa famille.

Autodidacte, elle apprenait sur le tas et fut en mesure de rapidement assumer le rôle de comptable, secrétaire, agente d’achats, de facturation et de paye. Quel talent ma soeur ! De plus, elle assurait la décoration du magasin d’une main de maître, si bien que tous et toutes s’y sentaient les bienvenus.

Malgré ces nombreuses tâches journalières, Colette trouvait le temps de s’impliquer auprès du mouvement local des Guides afin de permettre à ses filles de s’épanouir sous son oeil vigilant de cheftaine. Avec l’appui de Cliff, elle offrait aussi des classes pour les francophones dans sa maison. Eh oui ! Pendant deux ans, Colette a enseigné, sans rémunération, dans une chambre au deuxième étage de sa demeure familiale. Éventuellement, Cliff a ajouté une rallonge qui a servi de classe où Colette a enseigné le français et l’anglais, de la première à la quatrième année, aux enfants de son village.

Au niveau communautaire, ma soeur toujours mis la main à la pâte. Elle a oeuvré au CWL (Catholic Women’s League) pendant plus de 50 ans, non seulement à titre de membre, mais aussi à titre de présidente et représentante locale, provinciale et nationale. Elle a été membre du South Cochrane Housing District pendant 5 ans (1978-1983) et secrétaire-fondatrice du Club de motoneige. En plus de ses activités paroissiales à l’église Marie-Reine-du-Monde, ma soeur Colette était correspondante pour le journal hebdomadaire THE ENTERPRISE d’Iroquois Falls. Parmi ses nombreuses habiletés, elle avait celui d’une belle plume… Une femme douée.

Lorsque Colette cessa ses activités d’enseignement, elle mit son ardeur au service de la promotion de l’éducation francophone et catholique. Elle fut élue conseillère scolaire et investissa aussi de nombreuses heures au service de divers députés de sa région. Elle siégea aux bureaux de direction de plusieurs bibliothèques et fonda la bibliothèque publique de Ramore. Ma soeur, l’infatiguable héroïne du quotidien…

En 1994, ma soeur Colette, qui avait oeuvré au sein du conseil de direction de Minto Counselling Centre, a pris sa retraite, mais fidèle à elle-même, elle s’engagea dans une autre cause : les soins palliatifs locaux. Nombreux sont les comités auxquels elle a siégé, toujours dans le but d’améliorer le sort des plus démunis. De 1994 à 1996, elle a dirigé le groupe de travail pour étudier les soins requis dans les hôpitaux de la région. Des infirmières, médecins, gestionnaires d’établissements de soins de santé et des représentants scolaires participaient à son groupe de travail.

Vous ne serez par surpris d’apprendre que ma soeur fut maintes fois élogée pour son dévouement et sa contribution. Elle a reçu de nombreux témoignages de reconnaisance, dont une plaque de la part du député John McDougall en 1983. En 1986, elle fut reconnue publiquement par l’adminstration de sa municipalité pour son travail au sein du comité récréatif. Elle accepta aussi le George McArthur Bulletin Award du Club Rotary en 1988 et en 1989. Le prestigieux Paul Harris Fellowship des Rotary lui fut décerné en juin 1990 pour son bénévolat, en collaboration avec Cliff, au sein de leur communauté.

Le couronnement de sa carrière a été sans aucun doute sa nomination par le gouvernement provincial comme juge de paix en 1993. Après une vie bien remplie, ma soeur nous a quittés en 2014 laissant un vide impossible à remplir, mais aussi le souvenir d’une Grande Dame qui a laissé des traces de lumière partout où elle est passée.

On se souviendra toujours de la petite Colette qui aimait tellement la lecture que Maman devait lui dire de fermer son livre pour venir à table, de ses poèmes qu’elle récitait joyeusement par coeur, de sa présence remplie de bonté auprès de sa famille dans nos moments les plus difficiles, de l’odeur enivrante de ses tartes aux bleuets qui châtouillaient notre nez, des leçons de natation qu’elle nous donnait dans l’eau froide de la petite baie de Sesekinika et de son accueil incomparable… Colette, ton legs se poursuit par ta descendance (6 petits-enfants et 13 arrière-petits-enfants) et notre souvenir impérissable. Merci ma soeur !

Carole Lafrenière-Noël raconte le parcours d’une femme de caractère—Lucienne Poitras de Verner

Dans tous les villages et dans tous les quartiers des villes, on retrouve des gens dynamiques et dévoués qui s’investissent corps et âme dans leur communauté avec le souci toujours présent d’aider leur prochain. Lucienne Bouffard Poitras de Verner dans le Nipissing Ouest est l’une de ces personnes. Fièrement ancrée dans son village, Lucienne, âgée de 91 ans, est un modèle pour sa famille et son entourage. Fière et toujours active, cette femme d’nfluence transmet son message de bonheur et d’action au quotidien. En fait, on pourrait dire que sa vie exprime parfaitement bien la devise de Nipissing Ouest : Joie de vivre ! Quel est le conseil de Lucienne pour une vie heureuse et un vieillissement réussi ? C’est ce que sa cousine Carole Lafrenière-Noël nous fait découvrir par ce témoignage. 

Lucienne Poitras-profil

Lucienne Bouffard Poitras

À Verner, tout le monde connaît Lucienne Poitras. C’est la meneuse qui a élevé 14 enfants haut la main; c’est l’instigatrice d’importants projets de loisirs au service de sa communauté; c’est la dame qui se promenait encore en motoneige à l’âge de 84 ans, enfin, c’est celle qui aujourd’hui est encore pétante d’énergie malgré ses 91 ans bien sonnés!

Née à Verner en 1924, Lucienne Bouffard de son nom de fille, est l’aînée de Stanislas Bouffard et Alice Lafrenière de Verner. En 1944, à l’âge de 20 ans, Lucienne épouse Henri Poitras, également de Verner. Entre 1945 et 1964, soit pendant 19 ans, Lucienne a mis au monde 14 enfants. On peut facilement s’imaginer tout le travail que représente porter, enfanter, élever et mener à l’âge adulte 14 enfants ! Lucienne a toujours fait en sorte que ses enfants reçoivent la meilleure éducation possible, et aujourd’hui, ils et elles occupent des métiers honorables dans la région du Nipissing et l’Est ontarien (fermier, fonctionnaire, enseignante, etc).

À 50 ans, malgré une maison encore garnie de ses petits derniers, Lucienne se retrousse les manches pour donner un coup de main au projet de construction de l’aréna de Verner. Comme la construction de l’aréna inclut la construction d’une salle communautaire au deuxième étage, Lucienne met la main à la pâte pour créer une équipe d’Art et Loisir.

Jusqu’à cette époque, ce type d’activités étaient plutôt limité à Verner, mais le Club Art et Loisir est rapidement devenu l’endroit idéal pour faire de la peinture, de la sculpture, de l’artisanat, du tricot, etc., sans compter le fait que la salle devenait aussi une place de choix pour les rassemblements communautaires (repas, soirées dansantes, fêtes, etc.).

Lucienne Poitras a occupé le poste de présidente du Club Art et Loisir de Verner de 1974 à 1987. Par la suite, elle fut présidente du Club de l’Amitié pendant 12 ans (1987-1999). Si on fait le compte, c’est 25 ans de service ! Pendant son mandat, Lucienne a obtenu des octrois importants pour la rénovation du bâtiment logeant le Club de l’Amitié. C’était de bonnes années pour obtenir des fonds à l’appui de la communauté et Lucienne en a profité pour mener à bien des projets qui seraient bénéfiques pour les gens de Verner et des environs.

Lucienne Poitras (née Bouffard) Verner Ont

Lucienne Poitras lors d’un des nombreux banquets qu’elle a organisés à Verner

Lucienne était également membre du groupe d’Entraide funéraire, ainsi qu’organisatrice  de voyages et d’activités communautaires de toutes sortes, dont ses célèbres randonnées en motoneige ! D’ailleurs, Lucienne a pratiqué le sport de la motoneige jusqu’à l’âge de 84 ans !

Lucienne Poitras moto

Randonnée de motoneige organisée par Lucienne Poitras, Club de l’Amitié à Verner

En 1998, la municipalité du Nipissing Ouest a reconnu cette femme d’exception en lui accordant le titre de l’Aînée de l’Année pour son dévouement envers la communauté. On soulignait le fait que Lucienne était «une perfectionniste qui veut bien faire tout ce qu’elle fait, et qui retire beaucoup de satisfaction à donner, à rendre service.»

Le témoignage de ses enfants lors d’une fête familiale exprime sans détour la générosité débordande et la sensibilité humaine de leur mère Lucienne :

Lucienne Poitras (nee Bouffard) et ses 14 enfants 2014

Lucienne Poitras (née Bouffard) et ses 14 enfants 2014

«Notre maman nous a appris qu’après avoir donné naissance et élevé 14 enfants on peut rénover un Club de l’Amitié en devenant architecte, ingénieur, contremaître, financière et femme à tout faire.

Elle nous a appris qu’avancer en âge ça ne veut pas nécessairement dire vieillir et que le mot aînée ne veut pas dire vieille. Elle nous a appris que même après 50 ans on peut encore faire de la machine à neige, jouer au golf et préparer des soupers pour 100 personnes.

Elle nous a surtout appris qu’on ne doit pas essayer de tout faire soi-même, qu’il faut former des équipes qui assument les tâches du travail à accomplir. Nous l’avons aussi maintes fois entendu répéter qu’il fallait penser à préparer la relève.

Elle nous a appris à dire merci. C’est pourquoi en 10 ans de gérance du Club de l’Amitié, elle a contribué à payer une dette de $53,000 en faisant des soupers, des soirées de toutes sortes, des parties de cartes, etc.»

C’est tout un éloge que lui faisaient ses enfants, mais ça ne s’arrêtait pas là ! À l’occasion de la Fête des Mères en 2005, la communauté de Verner lui accordait le titre de «Femme et Maman de l’Année». Rien de moins !

Lucienne était connue comme la dame qui jouait au golf et qui faisait encore de la motoneige jusqu’à l’âge de 84 ans. Aujourd’hui, avec ses 91 ans bien sonnés, elle est la mère de 14 enfants et d’une quarantaine de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants. Malgré l’épreuve d’avoir perdu son conjoint, elle est demeurée resplendissante et bien portante et continue de donner l’exemple en profitant pleinement de la vie. Une femme de défis qui fait honneur à sa famille et à sa communauté. Merci Lucienne et santé !!

Certificat membre a vie a Lucienne Poitras 2002

Certificat de membre a vie remis par la mairesse Joanne Savage à Lucienne Poitras, 2002

Denise Jaiko raconte la crise scolaire à Penetanguishene et le pouvoir inspirant des jeunes !

Denise Jaiko

Denise Jaiko

Lors de la 39e AGA de la FESFO tenue à l’école secondaire Le Caron en 2015, Denise Jaiko, enseignante de formation et militante de longue date pour la francophonie en Ontario, a prononcé un discours passionné à Penetanguishene.

En relatant quelques chapitres de sa vie depuis son adolescence engagée à Penetanguishene jusqu’à aujourd’hui, à l’âge des bilans, Denise donne non seulement une voix à son parcours personnel, mais à celui de toute une population en devenir — le peuple franco-ontarien.

À l’âge de 18 ans, Denise dénonça le bilinguisme de façade de son école, et créa ainsi le prélude à la création d’une école française indépendante à Penetanguishene. Voici le discours qu’elle a pronconé à ce sujet lors de l’AGA 2015 de la FESFO.

«Il y a 39 ans passés, j’avais votre âge et j’aurais voulu être ici où vous êtes assis, dans une école de langue française, mais en 1976, ce genre d’école n’existait pas à Penetanguishene. À 12 ans, je n’avais pas accès à une éducation française comme vous. Mes parents ont dû lutter juste pour avoir le transport scolaire. Je n’ai donc pas pu commencer l’école française avant la 7e année, ici à Penetanguishene.

Arrivée en 9e année, je ne pouvais plus poursuivre mes études uniquement en français, car il n’y avait pas d’école secondaire de langue française. J’ai dû fréquenter une école dite bilingue, soit l’École secondaire Penetanguishene Secondary School (maintenant appelée PSS), mais c’était une usine d’assimilation : on rentrait francophone et on sortait anglophone.

On pense souvent que les institutions sont permanentes et que nous n’avons pas le pouvoir de les changer ou de les adapter à nos besoins. Nous croyons qu’il n’y a rien à faire et que l’on doit tout accepter – y compris l’éducation – telle quelle. FAUX ! Le statu quo peut être changé. Nous l’avons fait, ici, à Penetanguishene !

Combien de fois avons-nous entendu que nous ne devrions pas faire de vagues et que nous devions laisser les choses comme elles sont. Essayer de changer le statu quo prend de l’effort, du temps et – surtout – de l’appui, mais changer le monde ne prend parfois que la volonté et le leadership d’une personne. Et, parfois ce premier coup de passion, ce premier geste, devient un moment catalyseur, un point tournant de toute une histoire de lutte, qui par la suite va inspirer les autres à vous appuyer dans votre cause.

Il y a 39 ans, le premier ministre de l’époque, Pierre Elliot Trudeau, professait un Canada bilingue où les droits des Canadiens français seraient respectés. Je croyais en cette vision. J’ai appris que j’avais le droit d’exiger une éducation française.

Frustrée par le faux bilinguisme de mon école secondaire, j’ai décidé d’agir sur les mots sages de mon ancienne directrice d’école élémentaire, Sœur Angéline Moreau (doctorat honorifique) : « Vous les étudiants vous avez du pouvoir; vous vous ne vous rendez pas compte jusqu’à quel point on va vous écouter ».

Denise Jaiko 18 ans

Denise Jaiko, au moment de ses études secondaires

Suite aux mots sages de cette femme, j’ai pris la décision de revendiquer formellement nos droits à une meilleure éducation française à mon école.

À l’âge de 18 ans, j’ai écrit une lettre dans laquelle je dénonçais mon école comme étant une usine d’assimilation. Je décrivais la réalité anglophone de cette école qui ignorait nos besoins et nos droits. J’exigeais des changements.…

J’ai exigé «que les pancartes d’activités scolaires soient bilingues, que les annonces au haut-parleur soient bilingues, que la littérature scolaire émergeant de la direction soit bilingue. Rien de révolutionnaire, vous serez d’accord. Mais ces pratiques, que vous tenez pour acquis aujourd’hui ont provoqué une crise scolaire.

Contrairement à ce que je croyais,  je n’étais pas la seule jeune personne insatisfaite de la situation à mon école. Les représentants des étudiants francophones ont vite appuyé ma lettre. Par la suite, la lettre fut envoyée à mon directeur d’école et aux écoles élémentaires francophones de la région, à l’ACFO, à l’AEFO, au conseil scolaire du comté, etc. Mais, je savais qu’il fallait miser plus loin, à l’extérieur de ma communauté immédiate pour être prise au sérieux. Alors, j’ai envoyé ma lettre au ministre de l’Éducation de l’Ontario, au premier ministre de l’Ontario et au Commissaire aux langues officielles du Canada à Ottawa. Comme ça, les trois paliers gouvernementaux étaient avisés. Il fallait penser en grand, si on voulait que les choses changent !

Entre temps, je subissais la réaction de la communauté anglophone et de certains francophones qui ne voulaient pas créer de vagues et aimaient le statu quo. Tout acte engendre des conséquences, et suite à ma revendication, je me sentais seule, isolée de mes collègues de classes, de certains profs à l’école, de certains parents, etc. J’avais même reçu certaines menaces à l’époque…

Se sentir seule fait partie du processus et on commence à se douter soi-même – on se demande si on a trop poussé. Mais, je croyais dans la justesse de mes revendications et j’avais l’appui des représentants francophones de l’école et de beaucoup de francophones de mon milieu, ainsi qu’à l’échelle provinciale.  Et, au moins, j’avais posé un geste et fait quelque chose avant de quitter l’école secondaire.

La lettre est devenue une sorte de catalyseur, l’arme dont la communauté francophone avait besoin pour mieux mener la lutte à Penetang. Trois ans plus tard, en 1979, avec l’appui de 56 élèves, la « vieille poste Office » sur la rue Main de Penetang (où se retrouvent aujourd’hui les bureaux de la Clé de la baie), est devenu le théâtre d’une école illégale connue sous le nom de l’école de la Huronie, et éventuellement l’école de la Résistance.

Ah, comme j’aurais voulu fréquenter cette école ! Ces étudiants vivaient la politique chaque jour. Par la suite, en 1982, l’école secondaire Le Caron a ouvert ses portes. Vous allez remarquer que toutes les salles de classe de Le Caron portent le nom d’un des jeunes militants de l’époque de l’école de la Huronie : il y a une salle Beausoleil, Belcourt, Bellas, Brennan, Cadeau, Charlebois, Currie, Desrochers, Desroches, Dorion, Dupuis, Galbraith, Jaiko (ma sœur), Ladouceur, Laurin, Lefaive, Marchand, Marchildon, Maurice, Moreau, Robitaille et Vaillancourt !

J’avais un discours philosophique dans ma tête : Je me disais, «oui je suis franco, mais si je n’ai personne avec qui parler,  est-ce que j’existe réellement comme franco» ? Puis-je exister sans l’autre, sans ma communauté française ? Si je suis seule à parler la langue et si je n’ai pas d’amis avec qui je peux parler, est-ce que mon identité est réelle ?

J’ai vite compris que je ne peux exister comme Franco-Ontarienne sans ma communauté franco-ontarienne. Le bien de la communauté garantissait mon bien-être personnel. En construisant ma communauté, j’assurais mon identité, ma propre survie. Je m’impliquais dans toutes les activités francophones de mon milieu. Et enfin, pour fermer la boucle, je suis devenue enseignante dans une école francophone.

En écoutant la musique, les émissions à la radio, en regardant la télé française, les pièces de théâtre, en s’impliquant dans la vie franco-ontarienne d’aujourd’hui, on garantit sa survie future. Alors, consommez la musique française, créez en français et rêvez en grand en français.

Aujourd’hui, la lutte des francos est-elle gagnée ? Nous avons nos services en français, nos conseils de langue française, le droit à l’éducation élémentaire, secondaire et même collégiale, mais les études universitaires restes à désirer. Alors, peut-être que la lutte n’est toujours pas gagnée. Il y a toujours du chemin à faire. Alors, visionnez qui vous êtes et ce que vous voulez être. Quel genre de société voulez-vous ? Dessinez votre communauté, votre milieu, et agissez là-dessus.

Et finalement, lorsque j’avais votre âge, je me disais, «on n’est pas né franco, on le devient». On le devient en s’affichant, en l’affirmant, en vivant notre francité. Notre existence dépend de la façon que nous vivons notre présent. Allons-nous revendiquer nos droits? Allons-nous être des consommateurs de la culture française? N’oublions pas que c’est uniquement en le vivant, en conjuguant la culture dans notre vécu quotidien, en parlant la langue, en créant avec la langue, que nous faisons du français une langue vivante et non une langue morte.

Depuis la loi des services en français en 1986, vous avez de plus en plus de services offerts en français, mais il faut les utiliser. Si vous ne les utilisez pas, si vous ne demandez pas d’être servi en français, ils disparaîtront, et contrairement à la chanson de Paul Demers « Notre Place » qui a été composée pour l’adoption de cette loi, vous allez perdre votre place comme francophone.

Oui, s’identifer comme franco est toujours un geste politique !

On est tous responsable de contribuer à notre identité franco-ontarienne : un pour tous, tous pour un. Je suis votre passé, votre présent, mais vous êtes mon présent et mon avenir. On est tissé ensemble. Et aujourd’hui, je vous passe le flambeau…. »

— Denise Jaiko

NOTES HISTORIQUES :

Suite au rapatriement de la Constitution canadienne et l’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés, L’article 23 de la Charte sur le «droit à l’instruction dans la langue de la minorité» reconnait le droit à une éducation de langue française partout au Canada, là où le nombre le justifie.

Les fondations sont en place pour vous et la charpente aussi. Depuis 1998, nous avons eu la création de 12 conseils scolaires de langue française en Ontario. Des institutions qui respectent les droits des francophones en éducation en Ontario. La création de ces conseils permet aux francophones de gérer leurs propres écoles. Et suite à ceci, nous avons beaucoup d’écoles secondaires dans cette région telle que Nouvelle-Alliance et Roméo Dallaire à Barrie et Renaissance à Aurora.

Marie-Luce Monette se souvient de sa formation d’infirmière-auxiliaire à Sturgeon Falls

Marie-Luce Monette

Marie-Luce Sylvestre Monette

Marie-Luce Sylvestre Monette est née à Verner en 1934. Elle a suivi sa formation d’infirmière-auxiliaire (garde-malade auxiliaire) à l’Hôpital Saint-Jean-de-Bréboeuf à Sturgeon Falls en 1954-55. Cet hôpital fut le premier en Ontario à offrir ce type de formation complètement en français !

Madame Monette vit à Saskatoon, Saskatchewan depuis plusieurs années, mais conserve toujours dans sa mémoire les souvenirs chaleureux de son enfance à Verner et de ses années de formation et de travail à Sturgeon Falls.

Merci Madame Monette de nous permettre de revivre des moments précieux à une époque où les formations de garde-auxiliaires se faisaient dans les hôpitaux par les religieuses. 

«J’ai fait mes études à l’Hôpital Saint-Jean-de-Brébeuf à Sturgeon Falls pendant les années 50 sous l’hospice des Filles de la Sagesse. J’ai commencé mon cours de garde-malade auxiliaire le 7 septembre 1954 et j’ai gradué du  programme en 1955.

La cérémonie de la remise de nos coiffes était un grand jour pour les étudiantes. Dans mon cas, la cérémonie eut lieu à la résidence des garde-malades en date du 21 novembre 1955 (Capping Day). Je me souviens que nous avions partagé un bon repas avec nos professeures, des religieuses de la congrégation des Filles de la Sagesse, pour marquer l’occasion. Rien de très élaboré, mais tout de même très bien. Dans le diaporama ci-dessous, vous verrez une photo de Sr Marthe-Marcelle qui aidait à servir le repas le jour de notre remise des coiffes.

Je conserve de bons souvenirs de Sr Marthe-Marcelle. Elle était la soeur de Denise Beaulieu qui était une des étudiantes de notre groupe en 1954-55. Elles étaient toutes deux originaires de l’Orignal dans l’Est ontarien. Le cours de garde-malade auxiliaires à l’Hôpital Saint-Jean-de-Bréboeuf était complètement en français et attirait des étudiantes de Sturgeon Falls et des environs, mais aussi d’autres régions de l’Ontario. Ma soeur Cécile Sylvestre a d’ailleurs suivi le même cours, mais quelques années après moi. Je me souviens aussi très bien de notre directrice  Sr Marie-Alphonse-des-Anges.

Pendant et après mes études, j’ai travaillé dans la nouvelle section de l’hôpital qui a été construite au cours des années 1949 à 1951. À cette époque, l’ancienne partie de l’hôpital (section en avant) servait de résidence aux religieuses.

J’ai bien aimé travailler en pédiatrie et je me souviens bien de Mère Jean-du-Divin-Cœur qui aimait tricoter des petits ensembles de laine pour les bébés. Aussi, de temps à autre, Sr Nicole et Sr Jacqueline nous aidaient à habiller les bébés (après le bain) avec les beaux petits ensembles de couleur pastel faits à la main par la bonne et généreuse soeur Mère Jean-du-Divin-Cœur. Elle venait voir les bébés qui étaient malades mais toujours si beaux; elle les appelait ses petits Jésus. Je me souviens de voir l’expression sur son visage. Comme elle était fière et contente. Nous aussi…

En 1956, j’ai laissé mon emploi à l’hôpital et je suis allée travailler en tant que réceptionniste au bureau du Dr René Cholette à Sturgeon Falls. J’y suis restée jusqu’en 1960, année de mon mariage, et le début d’une nouvelle vie !».

Monique Beaulieu écrit une lettre d’amour à sa mère Marie-Anne

Plusieurs pionnières du Nord de l’Ontario sont des femmes qui ont quitté leur Québec natal pour aller fonder un «nouveau monde» et «faire pousser un pays»* au creux des épinettes. Certaines d’entre elles ont savouré l’aventure, d’autres, comme Marie-Anne Brassard, ont souffert d’être en exil leur vie durant. Dans ce vibrant hommage à sa mère Marie-Anne, Monique Beaulieu évoque les souvenirs d’une femme qui a non seulement donné le meilleur d’elle-même à sa famille malgré l’ennui de sa terre natale, mais qui a su faire grandir l’humanité des gens qui traversaient sa route. Une mère à l’amour plus profond que l’eau du Lac St-Jean, une femme qui a donné des racines et des ailes aux amours de sa vie — ses enfants et petits-enfants… 
Marie Anne Beaulieu

Marie-Anne Brassard Beaulieu

Maman est née le 6 novembre 1917, dans la paroisse St-Jérôme de Métabetchouan, sur les rives du Lac St-Jean. La première fois qu’elle s’entendit interpeller on l’appela Marie-Anne car c’est ainsi qu’on l’avait baptisée: Marie-Anne Brassard.

Au fil des ans elle sera Mademoiselle Brassard, et le 1er juillet 1937, elle deviendra Madame Albert Beaulieu! Comme toutes les femmes de sa génération, elle aurait dû perdre son identité à tout jamais, mais, étant tissée a l’étoffe de sa terre natale, dans son cœur, elle demeurerait Marie-Anne Brassard.

Pour nous ses enfants, elle répondrait tout simplement au terme affectueux de «Maman».

À l’âge de  13 ans, maman doit, malgré elle, tourner le dos au magnifique coin de pays qui l’a vu naître, pour s’exiler dans le Nord de l’Ontario avec sa famille. Cette dernière va élire domicile dans le village de Strickland, fondé par le grand-père paternel. Mais Marie-Anne ne fera jamais une croix sur son Lac St-Jean. Il coulera dans ses veines jusqu’au dernier battement de son cœur! Les mots on les barbouille, on les change au besoin, mais pas les souvenirs!

À maintes reprises, elle retournera devant la grande maison en bardeaux de cèdre, témoin de sa naissance, se laisser bercer par les flots bleus de son Majestueux Lac. Mais jamais pour y demeurer. Ses souvenirs elle les porterait dans son cœur,  tel un scapulaire qu’on porte à son cou depuis son enfance.

Non, maman n’avait pas choisi de venir habiter le long de la route 11, mais elle y était et sa grande foi lui dictait qu’elle devait fleurir là où la Providence la transplantait. Et le long de la route 11, treize enfants naquirent de son union avec Albert Beaulieu. Et ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours! L’histoire pourrait se terminer ainsi. Toutefois ill ne s’agit pas d’un conte de fée! Alors retenons surtout qu’ils eurent 13 enfants. Pour le bonheur, on repassera! Non pas que le bonheur fut absent de sa vie! Au contraire «Le bonheur  c’est comme du sucre à la crème« qu’elle s’évertuait à répéter «quand on en veut on s’en fait». Et elle était passée maître, tant dans la confection du sucre à la crème, que dans celui de fabriquer des petits bonheurs pour les siens.

Toute sa vie, maman, sema surtout par son exemple mais aussi par ses paroles, des valeurs qui germeraient et grandiraient  dans le cœur de ses enfants. Mine de rien a son contact, nous avons appris à nous oublier pour aller vers les autres, à donner, à pardonner, à persévérer, à travailler, à étudier, à prier, à cultiver le sens de l’humour. Cette pince sans rire savait détendre l’atmosphère! Forts de cet héritage, nous ses enfants continuons de nourrir notre existence de toutes ses richesses.

Contrairement à plusieurs familles, où le père faisait office du plus haut tribunal, chez nous, c’était la mère qui exerçait le rôle de grand magistrat, si faute avait été commise. Lorsqu’elle devait rappeler un ou une de ses ouailles à l’ordre, elle saupoudrait ses remontrances de versets bibliques, de proverbes, de dictons. Et la sentence n’était jamais très sévère car elle savait faire preuve d’indulgence. Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage. Maman y croyait et l’appliquait en tout et partout.

Que de fois elle a consenti à ce que j’appellerai «se sacrifier» mot qui vieillit mal, au profit des siens. Que de fois elle a renoncé à une sortie, à un loisir, ou au sommeil, pour le mieux-être de sa famille. Des tonnes de défis rencontrés, de misères traversées, de périls encourus! Et pourtant, un simple petit bonheur comme la pluie qui tambourinait sur les fenêtres au printemps, emplissant la citerne d’eau, lui annonçant qu’elle pourrait laver les vêtements à l’eau douce était source de joie!

Maman portait tour à tour, et souvent simultanément, les chapeaux d’infirmière, de cuisinière, de couturière, de conseillère, de lavandière, de boulangère, de fermière, de psychologue. Et le dernier, mais non le moindre, celui de comptable. En effet, elle savait tenir les cordons de la bourse et multiplier au centuple le peu de sous, qui s’y trouvait bien souvent. Ainsi, les siens ne manquaient jamais de rien et elle pouvait leur offrir, pas aussi souvent qu’elle l’aurait souhaité, des gâteries. Somme toute elle maniait aussi bien le sens des affaires que le sens de l’humour et de l’amour.

Si nous étions pauvres, nous ne l’avons jamais su. Maman aura même réussi à nous faire croire que nous étions riches et nous l’étions! Les pauvres, ils ont faim, ils ont froid. Pas de ça chez nous. Comment se croire pauvre quand il y a toujours du pain frais, du sucre à la crème, des conserves de petites fraises dans le garde manger, qu’on dort dans un douillet lit de plumes et qu’on affronte les grands froids, bien emmitouflés dans des vêtements cousus maison, ou tricotés à la main sur les aiguilles de l’amour.

Marie-Anne s’en va t au moulin
Car elle doit veiller au grain
Et pendant que le moulin marchait
Les enfants bien au chaud dormaient!

En effet qu’elle meilleure façon de se reposer après le souper, une fois la vaisselle lavée, les petits au lit, qu’en reprisant des bas, en terminant un tricot, ou en confectionnant au moulin à coudre pour qui un manteau, pour qui un pyjama! Ou encore en tissant au métier. Si on mettait bout à bout toutes les longueurs de tissus que Marie-Anne a cousus, on pourrait, certes, recouvrir la route 11.

Où avait-elle appris à répondre aux besoins des enfants tout en respectant la personnalité de chacun, de chacune? Toujours est-il qu’elle savait que, si tous devaient mettre la main à la pâte, elle devinait (un sixième sens je suppose) qu’il y a un temps pour tout dans la vie. Ainsi, une fois le travail terminé, nous jouissions de la liberté des enfants de Dieu. Cette liberté que nous offrait l’immensité des grands champs, de la voie ferrée ou du ruisseau qui traversait la route 11. Notre mère faisait preuve de jugement dans tous les domaines. Certes elle se faisait du souci mais n’entravait jamais notre besoin d’autonomie au nom de l’inquiétude.

Quoiqu’elle est vécu à l’époque du «marie- toi à ta porte avec quelqu’un de ta sorte» ce qu’elle n’avait d’ailleurs pas fait, elle nous incitait toujours à aller voir plus loin, à voler plus haut. Par orgueil?  Non, plutôt pour nous inculquer cette grande soif de savoir qui l’habitait.

À deux reprises, un 29 mai, la mort frappa à sa porte lui ravissant tour à tour deux fils dans la fleur de l’âge. Gabriel et Jean-Luc. Lui ayant enlevée sa mère alors qu’elle n’avait que trois ans, Dame la Mort avec toute sa froideur, elle allait l’affronter de plein fouet.

Indubitablement les larmes ont coulé, le cœur a saigné mais à chaque fois elle refusa de courber l’échine et ce, malgré des lendemains difficiles. Malgré les jours où le sol semblait se dérober sous ses pieds!  Le nom et l’image de ses deux fils resteraient imprimés à jamais dans son âme. Deux photos iraient rejoindre celle muette de sa mère, sur le mur de sa chambre.

Le passé elle l’enfouira au fond d’elle-même mais elle vivra le présent le regard tourné vers le futur. Et toujours sa foi inébranlable lui indiquera sa conduite: les  autres ont besoin d’elle! Si à certains moments elle n’avait rien à foutre «de la volonté de Dieu» et si la révolte grondait à l’intérieur, elle n’en a rien laissé paraître. Le vent du Nord qui souffle sur la route 11, ça aussi ça rend fort!

Le chapelet en famille, impossible d’y échapper. Mais pour maman ce n’était pas suffisant. Bien trop de bonnes causes, surtout celles des autres, pour lesquelles elle devait intercéder auprès de son Dieu. C’est pourquoi, le sommeil la surprenait toujours, les doigts glissant lentement sur les grains, bougeant au rythme des Ave qu’elle continuait  de réciter. Femme de grande foi, non pas d’une foi aveugle mais plutôt bien éclairée, maman nous a appris à questionner, à redéfinir, à réinventer mais surtout à chercher.

Cette Grande Dame autodidacte, diplômée de l’école de la vie, ayant obtenu sa maîtrise de soi en même temps que son certificat de baptême, semblait détenir un doctorat en sciences générales. Il me semble qu’elle savait tout notre mère. Elle était aussi à l’aise discourant de politique, de religion, de recettes, que des derniers bons ou mauvais coups de sa progéniture. Maman dévorait les livres, allant de: La porteuse de pain, aux biographies de ses idoles. Bien avant les «grands savants» elle avait prédit les changements climatiques. Elle soupçonnait que l’eau deviendrait denrée rare, et que l’électricité nous ferait faux bond, nous incitant à ménager l’un et l’autre. L’eau de vaisselle servait de pesticide, les déchets de la table devenaient compost et l’eau bénite supplantait l’aspirine pour guérir petits et grands maux.

À défaut de jouer avec les enfants, faute de temps, elle aimait jouer avec les mots qu’elle maniait avec dextérité! Maman aimait aussi la musique, la bonne bouffe et la visite. Le sens de l’hospitalité, elle l’avait comme nulle autre. Autant elle aimait recevoir un cadeau, autant il importait pour elle de ne jamais se présenter chez autrui les mains vides.

Grande voyageuse elle a écouté un opéra en Grèce. Elle a prié sur la tombe d’Edith Piaf, parcouru le pays de Tino Rossi, admiré les tulipes de la Hollande et entendu la messe à St-Pierre de Rome. Bien entendu une fois la famille élevée comme elle le disait si bien.

Quoique souffrant de sérieux problèmes de vision, elle a  su, comme capitaine, mener sa barque à bon port. Elle qui depuis des années se désolait de ne plus voir les étoiles, maman, cette Grande Dame, habitée, de sagesse, d’amour, de compréhension, est devenue Étoile pour tous ceux et celles qui l’ont côtoyée.

À l’âge de 96 ans notre chère maman tira sa révérence en beauté, à l’image de sa vie. Mais pas sans avoir fait un dernier petit tour de piste, ou serait-ce un dernier petit tour, tout court. En effet, toujours soucieuse du bien-être des siens, maman allait leur simplifier la vie jusqu’au bout. Née et baptisée la même date, soit un 6 novembre, pourquoi ne pas quitter à cette même date? Ainsi son voyage terrestre, jalonné de grandes épreuves comme de grandes joies se terminerait le 6 novembre 2011. Une seule date à mémoriser. Ce fut son heure d’entrée dans le monde, son heure d’entrée dans la famille des enfants de Dieu et son heure d’entrée dans la vie éternelle. Maman a pensé à  tout. MERCI MAMAN.

Ses pas l’ayant menée tour à tour du Lac St-Jean à Strickland,  à Timmins, à Plantagenet et à Cornwall, notre mère repose maintenant dans l’humble cimetière de Strickland, près des siens, le long de la route 11.

Quelle mère nous avons eu le bonheur d’avoir!  Elle fut aimée, non seulement de ses enfants mais de tous ceux et celles qui ont eu le privilège de la connaître. Si par la mort elle est devenue éternelle, par l’amour qui continue de vivre en ses enfants, Maman est immortelle!

Maman ne reçut jamais de prix Nobel, faute d’une trop grande humilité ou d’un manque de notoriété. Cependant en déplaçant une seule petite lettre de ce mot, je veux lui décerner le prix le plus Noble qui soit, celui de la meilleure mère. Mère à l’amour plus profond que l’eau du Lac St-Jean,  femme plus vaste que le monde qui a laissé aux siens des racines et des ailes!

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* L’expression «faire pousser un pays» provient de Miriam Cusson.